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par Otxoa Fernandino - le 18/11/2022
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par Otxoa Fernandino - le 18/11/2022

Sleeper : la série qui lança la carrière en duo de Brubaker et Phillips est enfin de retour !

Alors qu’il n’était plus disponible en VF depuis belle lurette, Sleeper, le premier long travail du duo Ed Brubaker & Sean Phillips est de retour chez Urban Comics.

Quand on parle de duo d’auteurs modernes dans le domaine du comic book américain, un duo s’est rapidement fait une place de choix, en matière de thriller ou de policier : Ed Brubaker & Sean Phillips. En effet, les compères ont prouvé maintes et maintes fois leur savoir faire en terme de comics indépendants, comme Criminal, Fatale, Pulp (Notre coup 💖de ici), Kill or Be Killed (Notre coup 💖de ici), Fondu au Noir (Notre coup 💖de ici) ou plus récemment leur série de romans graphiques Reckless

Mais pour ceux qui ne les connaîtraient pas, les deux auteurs ont d’abord fait leurs armes (comme beaucoup d’autres avant et après eux) chez Marvel & DC Comics. C’est d’ailleurs chez ce dernier que les deux auteurs commencent à travailler en binôme. La première fois que leurs noms sont mentionnés dans un même comics, c’est sur la série Scene of the Crime (chez Vertigo), alors que Sean Phillips encrait les planches d’un certain Michael Lark. Mais, leur premier long travail en tant que duo de scénariste-artiste est la série Sleeper, une série d’espionnage se déroulant dans l’univers super-héroïque Wildstorm. Longtemps indisponible, Urban Comics a eu la bonne idée de la rééditer. Une bonne nouvelle, pour les complétistes et/ou les fans du duo, mais aussi l’occasion de vous y mettre si vous aviez loupé ça.

© Ed Brubaker / Sean Phillips / DC Comics / Urban Comics

On y suit les péripéties de Holden Carver, infiltré au sein de l’organisation criminelle de Tao, un génie criminel qui a la capacité de contrôler les esprits via la parole. Manque de pot pour lui, Carver a un artefact d’une autre dimension attaché à son système nerveux. Cela lui permet entre autres d’emmagasiner la douleur et de la redistribuer sous forme d’énergie, mais surtout de ne pas pouvoir être mis à découvert par les télépathes : en somme, le pouvoir parfait pour un espion. Carver est un agent double pour le compte de John Lynch, son seul contact avec le monde extérieur. Or ce dernier finit dans un coma profond. Désormais isolé, Carver doit essayer de ne pas se faire prendre. 

Les super-espions revus par le duo

Sleeper réussit très bien le pari de mettre en scène un récit d’espionnage dans un monde remplis de super-slips. On y retrouve tous les clichés et mécanismes des récits d’espionnage : ambiances poisseuses, personnages archétypaux, trahisons en tout genre, révélations, suspense, organisations secrètes, etc. Et tous ces éléments sont distillés de manière intelligente, à travers le récit. 

En tant que lecteur, on sait que la série se déroule dans un univers super-héroïque. Mais, les auteurs arrivent tout de même à s’en détacher, en misant beaucoup plus sur les codes des récits d’espionnage. Cela étant renforcé par le dessin de Sean Phillips qui colle bien plus au ton d’un thriller ou d’un policier qu’au comics flashy de super-héros. 

© Ed Brubaker / Sean Phillips / DC Comics / Urban Comics

De plus, pour ceux qui ne connaîtraient pas l’univers Wildstorm, Sleeper sort complètement des standards super-héroïques, en particulier des comics Image des années 90, dont Wildstorm avait été, à ses débuts, un de ses plus illustres studios. Ne vous attendez donc pas à des personnages masculins aux muscles hypertrophiés et à des personnages féminins ultra sexualisés.

Cela n’empêche pas Sleeper de jouer régulièrement et habilement avec les codes du genre à la manière des comics Wildstorm de cette période (fin des années 90 – début 2000), qui proposent des choses plus modernes, que ce soit par l’utilisation des origins story pour donner de l’épaisseur aux différents personnages ou l’utilisation de parodies de noms personnages grim & gritty des années 90, moquant jusqu’au prénoms cette surenchère de super violence propres aux comics de cette époque. Et même s’il est inscrit dans une continuité super-héroïque, on peut tout de même apprécier le récit, car le récit est autosuffisant et les apparitions des autres personnages de Wildstorm sont plutôt anecdotiques.

Le premier long travail du duo scénariste et dessinateur

Dans Sleeper, on peut apprécier le trait des débuts de Sean Phillips et tous les ingrédients qui font sa renommée : on reconnaît son découpage, son travail sur les ombres, sur la lumière sur la fumée, pour donner cette ambiance crasseuse et inquiétante que l’on retrouve tout le long de sa carrière. On retrouve aussi la coloration terne qui renforce cette ambiance (même si plusieurs coloristes se succèderont tout le long de sa carrière). Certes, on sent tout de même des imperfections dans son dessin, mais avec Sleeper, on peut reconnaître que déjà à l’époque, son travail sur les couvertures était tout bonnement impressionnant. 

© Ed Brubaker / Colin Wilson / DC Comics / Urban Comics

En termes d’écriture, on sent déjà Ed Brubaker à l’aise avec l’écriture de ce genre de récit comme on le verra tout le long de sa carrière, que ce soit dans un thriller, un récit d’espionnage, ou en proposant quelques choses de nouveau dans le canon super-héroïque (à l’image son run sur Captain America par exemple). Dans Sleeper, son écriture transpire le respect aux genres narratifs qu’il affectionne et dont il maîtrise les codes. De plus, il écrit déjà très bien les personnages brisé par la vie, tombé en disgrâce, tout en faisant ressentir au lecteur de l’empathie pour eux. Il n’y a pas de manichéisme non plus, car Ed Brubaker est capable de provoquer chez le lecteur de la sympathie, en particulier chez les antagonistes.

Le premier tome débute par la mini-série Point Blank, dessinée par Colin Wilson. Il y a en effet une grande différence avec le style de Phillips dans le sens où, la patte graphique se rapproche beaucoup plus de celle Jean Giraud/Moebius. Et à raison, car Wilson avait repris la suite de Giraud sur la série La Jeunesse de Blueberry. Passé outre la différence graphique, c’est l’intro idéale à la série Sleeper, car là aussi, l’ambiance costume en spandex est peu mise en avant. Et de tout façon, Ed Brubaker est à l’écriture. Pourquoi s’en priver ? 

Sleeper est non seulement la preuve que l’on peut faire une bonne série d’espionnage dans un univers super-héroïque, mais aussi que dès le début, le duo a prouvé pourquoi ce duo est un incontournable de la bande dessinée nord-américaine. Certes, on est au balbutiement de leur début de carrière en tant que duo, mais on retrouve déjà des éléments qui font le sel de leur style : une patte graphique inimitable, une écriture des personnages excellente, le sens du rythme de narration au top. Si vous avez l’expérience on vous propose deux choses : soit vous voulez continuez sur la bibliographie du duo, et vous continuez sur Criminal, Fatale, Pulp ou Kill or Be Killed. Soit vous voulez éventuellement en savoir plus sur l’univers Wildstorm, et dans ce cas, on peut juste vous conseillez de vous jeter sur The Authority ou Planetary. 


Sleeper T01, par Ed Brubaker & Sean Phillips, Urban Comics, dans la collection DC Black Label

Traduit par Jérémy Manesse


Image principale & extraits :
– pour Sleeper : © Ed Brubaker / Sean Phillips / DC Comics / Urban Comics
– pour Point Blank : © Ed Brubaker / Colin Wilson / DC Comics / Urban Comics

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