Avec Le bestiaire du crépuscule, la dessinatrice nous avait subjugué.e par son approche graphique ingénieuse et sa narration faite de mashup, de clins d’oeil littéraires et d’idées neuves au cœur des imaginaires de Lovecraft [lire notre coup de 🧡]. Avec La Tête de mort venue de Suède, elle se renouvelle encore en allant piocher un sujet étonnant qui lui permet d’ouvrir le débat sur des thématiques contemporaines tout en gardant sa patte onirique et en laissant libre cours à son imaginaire graphique très riche.
Par bribes, on découvre le destin atypique du crâne de René Descartes, depuis la mort du philosophe en Suède jusqu’à son arrivée dans les collections de la galerie d’Anatomie comparée au Jardin des Plantes en 1821.
Le destin de ce crâne —portant le numéro d’inventaire MNHN-HA-19220 et aujourd’hui conservé au musée de l’Homme— relève du quiproquo permanent : découvert en Suède puis dérobé par un militaire avant d’être perdu dans l’inhumation du corps à l’église Saint-Germain des Prés. Le crâne sera récupéré par Dalibert, trésorier de France avant de se retrouver dans une vente aux enchères pour enfin être récupéré par le scientifique Georges Cuvier qui en fit une pièce maîtresse de la collection d’Anatomie comparée et qui fut l’un des scientifiques qui cherchaient à prouver son authenticité.
Spécisme, crâne & cétacés

En parallèle de cette quête d’identité, racontée par le crâne de Descartes qui mêle souvenirs, réflexions et rencontres, on découvre la vie secrète du Muséum d’histoire naturelle à Paris. Dans les galeries, la nuit, ce sont les squelettes et objets des collections qui s’animent pour eux aussi raconter leur histoire et venir questionner le présumé Descartes sur ses théories de l’« animal-machine » ou de la nature au service de l’être humain.
Un appareil critique conséquent, et porté par des spécialistes contemporains dans plusieurs disciplines convoquées par l’album, vient clôturer le livre. Avec une présentation des scientifiques qui peuplent le récit, un focus sur la baleine royale d‘Ostende —autre héroïne de l’ouvrage— mais aussi un texte de Paléontologue Ronan Allain sur ce crâne mystérieux.
Pour éclairer le fond de l’oeuvre, on retrouve également un texte du philosophe Denis Kambouchner pour introduire René Descartes et sa pensée ; et plusieurs entrées par le zoologiste Guillaume Lecointre qui revient sur l’apport de Descartes à la science puis un autre sur l’anatomie comparée, promue par Georges Cuvier. Et enfin un texte sur la controverse, l’animal-machine versus l’animal-canevas pour comprendre le cœur du livre.
Car Daria Schmitt inscrit dans les échanges entre le crâne et la baleine des réflexions sur le spécisme et l’anti-spécisme, puisque René Descartes est l’un des penseurs qui a mis en forme cette pensée, pré-existante, dans sa propre théorie de l’animal-machine.

Un débat très ancré dans notre époque, depuis le livre La libération animale de Peter Singer en 1975, où le philosophe propose de revoir notre rapport au vivant en prenant en compte les êtres qui ont la capacité de ressentir plaisir et douleur et pas seulement l’intelligence, le langage ou la rationalité.
Pour la directrice du réseau national Observatoire de Recherche sur la condition animale (ORCA), Émilie Dardenne, « Le spécisme est une idéologie invisible. Elle est tellement dominante, elle a tellement imprégné nos structures de pensée, notre système alimentaire, notre système culturel, qu’on ne se rend pas compte qu’elle existe. Mais c’est une propriété de tous les systèmes dominants de se rendre invisible pour ne pas être détectés et pour ne pas être mis en cause. » (source)
La vie secrète des muséums
Dans La Tête de mort venue de Suède, le crâne de Descartes se penche sur la question et argumente avec les autres pensionnaires du Muséum d’histoire naturelle, qui ont chacun.e des histoires très différentes.

Daria Schmitt va habillement mêler toutes ces réflexions à d’autres curiosités associées : la phrénologie, tentative scientifique de Franz Joseph Gall qui prétendait pouvoir déterminer la personnalité ou les mœurs selon la forme du crâne (vous vous souvenez de Gustav Frankenbaum dans Les Collines noires ?), une science douteuse taillée sur mesure pour examiner un crâne douteux.
Mais aussi l’extinction du Dodo de l’île Maurice —symboles de l’extinction des espèces animales à cause d’activités humaines— ou encore la baleine royale d‘Ostende —cadavre de cétacé devenu fête foraine entre les mains de Herman Kessels, qui fit venir Georges Cuvier pour l’identification et dont le squelette fit le tour d’Europe avant d’atterrir à l’académie des sciences de Saint-Pétersbourg.
Vous commencez à mieux comprendre le dodo chevauché par un crâne en couverture et les envolées graphiques des extraits présentés. De ces éléments, l’autrice en tire une audacieuse déambulation graphique où elle vient opposer un noir & blanc griffé aux incursions colorées.
Dans ce nouvel album, elle prolonge ses expérimentations graphiques et affirme son style où le noir & blanc façon gravure domine ponctué d’incursions colorées qui servent le récit à plusieurs niveaux. Je l’avais invité à nous expliquer son processus créatif lors d’une interview en live [à revoir ici] où elle expliquait travailler à la plume, mais aussi avec une lame : « Parce que la lame permet de dessiner du blanc dans le noir. Elle permet aussi beaucoup de repentirs. Avant il y a beaucoup de gens qui mettaient de la gouache, ben moi je gratte. »

Pour les couleurs qui font irruption dans les planches chargées de noir, elle travaille à la palette graphique. Avec des rehauts de bleus pour accompagner le personnage principal et fluidifier la lecture ou carrément des ruptures graphiques avec ces masses bleues ou vertes qui servent à introduire des personnages qui ne viennent pas briser le cadre du récit tout en apportant une autre dimension.
Si dans ses travaux précédents, la faune & la flore étaient aussi à l’honneur, cette collaboration avec Muséum d’histoire naturelle à Paris lui a permis de dessiner et mettre en scène un bestiaire nouveau fait de curiosités, de détails et de clins d’œil. Les planches sont chargées de détails, de références et de symboliques sans jamais prendre toute la place. La dessinatrice balance entre l’effet cabinet de curiosités et les pleines pages très graphiques tout en gardant le crâne comme fil rouge.
La Tête de mort venue de Suède a reçu le Grand Prix Artémisia 2026 en janvier dernier, un excellent choix, car c’est l’une des bandes dessinées les plus fortes du moment. À la fois audacieuse et patrimoniale, très graphique et dense narrativement, depuis Ornithomaniacs et Le Bestiaire du crépuscule, Daria Schmitt a trouvé sa voix en bande dessinée et La Tête de mort venue de Suède est à ce jour son œuvre la plus aboutie.
La Tête de mort venue de Suède de Daria Schmitt, Dupuis, coll. Aire Libre
Toutes les images sont © Daria Schmitt / Dupuis













