Sous l’égide de TAICCA (Taiwan Creative Content Agency) qui pilote le projet, Taiwan comic base est un lieu clef du monde de la bande dessinée à Taïwan depuis 2018. Sur le site du ministère de la Culture de Taïwan on peut lire que Taiwan comic base à cinq missions principales : “offrir un aperçu de l’histoire de l’industrie de la bande dessinée taïwanaise ; fournir un lieu exclusif aux artistes […] ; organiser des séances de mise en relation pour un financement intersectoriel ; encourager la création de contenu original […] ; et fournir une plateforme d’échange d’idées et d’expériences et de stimulation de la créativité.”

Sur place, la librairie propose des livres et un espace coffee shop mais également des fanzines, beaucoup plus présents qu’en France, que proposent les auteurices locaux. Et on y trouve régulièrement des expositions, des rencontres et animations autour de la bande dessinée.
À la suite d’une visite sur place, j’ai pu échanger par mail avec Miyako Chang, Industrial Manager de cette Taiwan Comic Base. Grâce à elle, on revient sur l’histoire de la bande dessinée sur l’île et sur les artistes cultes en plus de découvrir le lieu.
Vous avez un espace unique, avec une librairie, des postes de travail pour les artistes et un espace d’exposition… Comment présentez-vous les activités de la Taiwan Comic Base ?
Miyako Chang : La Taiwan Comic Base continue de servir de lieu de rencontre pour tous les artistes et passionnés de bandes dessinées. Nous nous sommes engagés à ouvrir nos postes de travail & nos outils (tablettes graphiques) à tous et toutes.
De plus, nous prévoyons d’accueillir une variété d’événements comme des expositions, des conférences, des cours, stages artistiques, des rencontres pour réseauter tout en fournissant des services de consultation personnalisés.
La dernière série de conférences porte sur des sujets tels que les connaissances juridiques, les applications interdisciplinaires, la création de contenus professionnels basés sur des connaissances spécialisées, ainsi qu’un aperçu des programmes de résidence à l’étranger et des expériences d’échange culturel.
De plus, nous proposons des cours de scripting, de création de webtoons et de bande dessinée, ainsi que des techniques adaptées à des thèmes spécifiques comme les animaux, les matières, etc.

Comment est perçu le 9e art à Taïwan ?
M. C. : Pour des raisons historiques, on considère que la bande dessinée taïwanaise a hérité des styles narratifs et de production du manga japonais. Sa conception même de ce qu’est une bande dessinée s’inspire également du manga japonais.
Cependant, grâce à leur participation à des événements comme les festivals Ani-Comics et aux présentations des éditeurs, de plus en plus d’auteurs de bandes dessinées taïwanais sont influencés par la bande dessinée européenne et cherchent à créer des œuvres dans le langage du roman graphique. Des éléments de style américain s’intègrent également à la création et à la lecture de la bande dessinée taïwanaise. Actuellement, la bande dessinée taïwanaise présente une grande variété et une grande diversité, les deux styles les plus distincts étant le roman graphique européen et le manga japonais.
À Taïwan, les romans graphiques sont souvent perçus comme des créations artistiques, tandis que le manga est davantage considéré comme plus commercial et accessible. Ceci étant dit, il y a aussi des styles qui se situent entre le roman graphique et le manga japonais.
Depuis le lancement officiel de LINE Webtoon à Taïwan en 2014, une différence subtile s’est dessinée entre le webtoon coréen (en vertical) et les bandes dessinées traditionnelles (publiées sur plusieurs pages). Malgré les différences considérables de styles et de formats, certains auteurs de bandes dessinées traditionnelles ont réussi leur transition vers la création de webtoons.
L’histoire de la bande dessinée taïwanaise est aussi liée à l’histoire de l’île, est-ce que vous pouvez nous donner un aperçu de l’histoire de la bande dessinée taïwanaise ?
M. C. : La première bande dessinée taïwanaise connue, Takasago Puck (高砂パック), a été publiée en 1919. Le nom Puck vient d’un personnage shakespearien qui apparaît dans Le Songe d’une nuit d’été et a été largement utilisé dans nombre de publications à travers le monde. On l’a notamment retrouvé dans des titres de bande dessinée et de journaux, comme dans le magazine britannique Punch et son équivalent américain Puck.
Puck était également utilisé dans des titres de bandes dessinées publiés durant l’ère Meiji au Japon ainsi que dans des magazines locaux : des magazines comme Tokyo Puck (東京パック) publié en 1910 par Yurakusha et Rakuten Puck (楽天パック) lancé par Rakuten Kitazawa illustrent la grande popularité du terme « Puck ». Takasago Puck a ainsi mis en évidence l’influence significative des mangas et des magazines japonais sur les bandes dessinées taïwanaises.
En 1921, le Taïwan Daily News (台湾日日新報) a publié une chronique hebdomadaire comprenant des satires et des bandes dessinées mettant en scène Tayori Kun et ça a été la première bande dessinée sérialisée. Durant cette période les bandes dessinées japonaises comme 少年俱樂部, 少年少女, et Nora Kuro (のらくろ) étaient assez populaires chez les lecteurices taïwanais.es qui appréciaient également les bandes dessinées chinoises Shanghai Lianhuanhua (上海連環圖).

En 1938, le premier comic club taïwanais, le Xin Gao Comic Society (新高漫畫集團) est créé. Ses membres se sont rencontrés en suivant le cours par correspondance de Nihon Manga Kenkyuukai (日本漫畫研究會). En 1945, le Xin Gao Comic Society a créé le Hsin-hsin (新新月刊) qui comportait des commentaires satiriques sur les actualités du moment, sous le nom du S.S. Comic Society.
Ye Hung-chia, le créateur de la célèbre bande dessinée Zhuge Silang (諸葛四郎) était un membre du Xin Gao Comic Society. La même année, le parti Nationaliste qui était le parti au pouvoir a commencé à utiliser la bande dessinée comme outil de propagande.
Dans les années 1950, les magazines pour enfants et les bandes dessinées 小學生, 學友, 新學友 et 東方少年 ont commencé à rencontrer une certaine popularité. En 1958, la bande dessinée de Chen Hai-Hung sur les arts martiaux Chivalric Tornado (小俠龍捲風) a été publiée dans un magazine de bande dessinée à côté de Zhuge Silang de Ye Hung-chia dans 漫畫大王. C’est à ce moment-là que l’essor de la bande dessinée d’arts martiaux a atteint son pic à Taïwan.
Cependant, les choses ont pris un tournant dans les années 60 quand la publication des magazines a chuté et que la publication des tankōbon a augmenté. L’augmentation du kashi-hon (services de location de livres) a contribué à la baisse des ventes de bandes dessinées et de magazines.
La levée de la censure sur les bandes dessinées, instaurée par la Politique d’édition et d’impression des bandes dessinées (編印連環圖畫輔導辦法) au milieu des années 1960, a porté un coup fatal à l’industrie taïwanaise de la BD, déjà plongée dans une profonde léthargie.
En 1966, Tsai Kun-lin a lancé une revue bimensuelle 王子 pour soutenir les artistes de bande dessinée. Les difficultés de publication liées à la censure entraînèrent un afflux de bandes dessinées japonaises piratées à Taïwan. Parmi celles-ci, le magazine pirate le plus vendu, 少年快報, qui compilait les bandes dessinées japonaises les plus populaires de l’époque, influença considérablement les auteurs taïwanais ultérieurs.
En 1980, le XiaoMi Comic Award (小咪漫畫新人獎; Yi Shi Man Xiao Mi Publishing 伊士曼小咪出版社; maintenant Da Ran Culture 大然) a été mis en place, suivi par le National Comic Battle (全國漫畫大擂台) organisé par le China Times (中國時報) en 1984. En 1983, la série de Ao Youxiang The Wolo Family (烏 龍 院) est devenue un grand succès, un tournant et suscite un intérêt croissant pour la bande dessinée locale. Vers la fin des années 80, les magazines de bandes dessinées locaux tels que 歡 樂 漫 畫 半 月 刊 (1985), 漢 堡 漫 畫 月 刊 (1989), 星 期 漫 畫 週 刊 (1989) et 寶 島 少 年 週 刊 (avec des œuvres japonaises et taïwanaises) ont réémergé.
Au début des années 2000, l’avènement de l’ère numérique a entraîné un déclin de l’édition papier et une explosion des publications amateurs des fans. En 2009, la CCC Creative Comic Collection de l’Academia Sinica a commencé à traduire des bandes dessinées axées sur la culture, l’histoire, la société et l’écologie taïwanaise, ce qui a favorisé l’intégration d’éléments locaux dans la création et la lecture de bandes dessinées.
En 2010, diverses plateformes numériques comme Tong-Li Online (2005) et Kadokawa ComicWalker (2014) ont fait leur apparition. Des plateformes comme LINE Webtoon, Ever Glory Publishing (2017), Gaea’s Gaea Original Comic Base (2019), et CXC Content x Creator Market (2021) ont également fait leurs débuts à Taiwan et ont participé à la croissance annuelle de la lecture numérique.
Y a-t-il des auteurs devenus cultes ?
M. C. : Parmi les auteurs de bande dessinée les plus marquants des années 1990, on peut citer You Su-lan, Lin Zheng-de, Uen Cheng, Tsai Chih-chung, et Ao Youxiang, mais aussi Chou Hsien-tsung, Tsai Hong-chung et Hsiao Yen-chung sont devenus les icônes des années 2000.
Vers 2010, la tendance « New Taiwan Comics » prônée par la CCC Creative Comic Collection a émergé. On peut citer comme exemples, AKRU et Zhang Jiyu.
Dans le domaine du manga, les artistes importants incluent Yeh Ming-hsuan, Ruan Guan-min [notre interview de l’auteur à découvrir ici], Ke Hsi, et Hong Yuan-jian.
Sans oublier de mentionner les artistes de bandes dessinées au style BD comme 61Chi, Chen Pei-hsueh, Yeh Chang-ching, et Tseng Yao-ching.
Dans les années 2020, les artistes de premier plan sont HOM, Monday Recover, Gao Yan, Hsieh Tung-lin, Gu Zi, Hui Hui Co, et Pam Pam Liu [notre interview de l’autrice à découvrir ici].
Depuis une quinzaine d’années, les artistes taïwanais sont très actifs, comment est perçue cette nouvelle génération ?
M. C. : Il y a un écart parmi les lecteurs taïwanais de bandes dessinées selon les générations. Nombre d’entre eux se concentrent uniquement sur les œuvres actuelles ou se limitent à certains genres, négligeant la richesse des œuvres passées et leur contexte historique.
Seuls les passionnés et les professionnels ont tendance à s’aventurer au-delà, à explorer la profondeur des créations du passé ou des genres variés. Dans le rythme effréné de la vie moderne, la fréquence des sorties, la quantité de contenu, ainsi que des scénarios captivants sont des facteurs essentiels pour fidéliser le lectorat.
Il y a une décennie, à Taïwan, les lecteurs plébiscitaient principalement le manga japonais ; les artistes locaux et leurs œuvres étaient sous-estimés. Ce n’est qu’en 2009, avec l’émergence de la CCC Creative Comic Collection, que les lecteurs ont commencé à mettre les artistes taïwanais et les créateurs de mangas japonais sur un pied d’égalité. En redéfinissant ce que sont les bandes dessinées taïwanaises, la CCC a permis aux artistes de Taïwan d’adopter une nouvelle approche, en intégrant la culture locale et authentique de Taïwan dans leurs créations.

Depuis 2015, les webtoons sont progressivement devenus le format de lecture préféré des jeunes étudiants et des employés de bureau, catégorisant les bandes dessinées sous forme de strips et celles sous forme de planches. Actuellement, le ratio entre la consommation de copies physiques et la lecture numérique (y compris les webtoons et les bandes dessinées numériques) est d’environ 7 pour 3, la lecture numérique continuant à croître chaque année.
Les lecteurices numériques sont généralement plus jeunes, 20 ans ou moins, tandis que les lecteurs plus âgés préfèrent les livres et le papier. Pour le webtoon, le lectorat le consomme pour passer le temps pendant les trajets.
En France, on découvre de plus en plus la BD taïwanaise, quelles sont ses spécificités et ses forces, selon vous ?
M. C. :On observe une augmentation des œuvres centrées sur l’histoire de Taïwan, la culture locale et la vie quotidienne. Ces récits sont porteurs de beaucoup d’émotions, et s’ils intégraient des concepts plus complexes, ils pourraient toucher un public plus large.
La bande dessinée taïwanaise est influencée par divers styles, notamment le manga japonais, le roman graphique européen et la bande dessinée américaine. Pour se démarquer face à la domination de la bande dessinée japonaise et coréenne, les auteurs taïwanais devront sans doute redoubler d’efforts en matière de créativité, de marketing, de capacité de production et d’expression artistique.
Dans une société prônant la liberté d’expression, les critiques et la satire politique sont monnaie courante. Nombre d’auteurs taïwanais n’hésitent pas à s’engager dans les mouvements sociaux et à utiliser leurs œuvres comme tribunes pour défendre leurs convictions et sensibiliser le public.
Taïwan figure parmi les pays les plus avancés d’Asie en matière d’égalité des sexes. Les bandes dessinées BL (Boys’ Love) taïwanaises sont uniques en leur genre ; les œuvres explorant les thèmes du genre et des relations sexuelles se distinguent particulièrement. Des œuvres remarquables comme 直到夜色溫柔 de Hui Hui Co/Jian Liying offrent aux lecteurs un aperçu profond de l’exploration de l’orientation sexuelle et des relations, tandis que T子%%走 de Gu zi observe avec humour les interactions entre les sexes, soulignant que les femmes prennent souvent l’initiative dans les rencontres sexuelles occasionnelles.
Comment se porte le marché de la bande dessinée chez vous ?
M. C. : L’industrie de la bande dessinée vient tout juste de débuter à Taïwan. La plupart des artistes de bandes dessinées préfèrent encore travailler seuls, gérant l’ensemble du processus eux-mêmes. Au début, les ventes d’exemplaires papier dépendaient fortement du charisme des artistes et de leur représentation publique et les auteurices restaient souvent cantonnées à l’auto-publication. Cependant, en 2009, l’émergence de la CCC Creative Comic Collection a conduit à la fois les artistes et les lecteurs de bandes dessinées à apprécier des thèmes authentiquement taïwanais, tels que la culture, l’histoire, les éléments régionaux, l’écologie, etc.
Avec l’arrivée de Line Webtoon à Taïwan, une nouvelle plateforme a émergé, permettant aux nouveaux venus de publier leurs œuvres et facilitant ainsi l’évaluation des préférences du public. Line Webtoon contient une variété d’œuvres coréennes ou internationales, ce qui a permis d’augmenter la visibilité des œuvres locales et incité des auteurs de bandes dessinées traditionnelles à se lancer dans le webtoon.

D’autre part, l’industrie de la bande dessinée au Japon et en Corée est bien établie depuis un certain temps. L’émergence d’œuvres magistrales, la hausse de webtoons et du nombre de lecteurices numériques ainsi que l’intégration des bandes dessinées dans les séries télévisées, les films et les propriétés intellectuelles ont amené les éditeurs et les artistes à réfléchir à la manière d’améliorer la capacité de production. Dès lors, la création de bandes dessinées s’est structurée autour d’un processus plus détaillé, incluant des studios et des chaînes de production.
Malheureusement, le marché de la bande dessinée étant relativement réduit à Taïwan, il est difficile de maintenir une création avec un coût élevé, et cela vaut autant pour les artistes indépendants, que pour les artistes de studio. Cela rend également difficile d’augmenter la production et la création « d’œuvres magistrales » exige une méthode d’essais et d’erreurs, ces dernières jouant un rôle crucial dans la réussite. À Taïwan, la production de bande dessinée ne laisse que peu de place à l’erreur (voire aucune), et cela entraîne une approche éditoriale conservatrice et des difficultés à augmenter les coûts de production.
En réponse à ça, le Ministère de la Culture taïwanais a commencé, en 2017, à mettre en place des programmes de subventions, dans l’espoir de faciliter l’accès à la création de bandes dessinées. Grâce à une sélection rigoureuse, des subventions partielles sont offertes pour certaines œuvres. Au fil des années, la production et la diversité des bandes dessinées ont augmenté de 30 %.
Les œuvres sélectionnées sont celles qui ont été primées tant au niveau national qu’international. Afin de soutenir les œuvres susceptibles d’être adaptées au cinéma et à la télévision, le programme Black Tide propose également des subventions supplémentaires, selon une méthode de sélection similaire.
Un grand merci à Miyako Chang et à toute l’équipe de la Taiwan comic base pour leur disponibilité et leurs réponses très riches. Pour visiter les lieux —N°36 / 38 Huayin Street, Datong District, Taipei— ou explorer leur base de données en ligne, rendez-vous sur leur site.
Pour continuer la lecture, je vous invite à :
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