
Cette année, la Foire du Livre de Bruxelles proposait une exposition de 120 m² dédiée à Taiwan et au T-Manga, au cœur du Quartier Manga dans une scénographie proposée par l’équipe de Mangas.io [qui signait également celle du Quartier Manga du Festival de la BD d’Angoulême depuis quelques années.]
Dans cette expo, on pouvait admirer les planches de Gao Yan pour The Song about green, Chang Sheng pour Oldman [interview dans nos archives], Eli Lin pour Rosetta, Pam Pam Liu pour Un voyage à l’asile [interview dans nos archives], Monday Recover pour Sea you there and us, Ding Pao-Yen pour Console, 2073 [interview dans nos archives], et nos deux invité.e.s du jour Aliyo (Miao, la légende du chat démon) et Karmarket (Rest in pieces).
Pour cet article, je remercie Yun Inada et Audrey Benoit de Mangas.io pour leur aide précieuse et pour avoir facilité les échanges avec les artistes et l’équipe de TAICCA (Taiwan Creative Content Agency) pour leur aide sur l’ensemble du dossier.
Sommaire
Entretien avec Aliyo autour de Miao, la légende du chat démon
Entretien avec Karmarket autour de Rest in pieces
Entretien avec Aliyo autour de Miao, la légende du chat démon
Miao, la légende du chat démon est un shonen qui combine action, magie et qui évoque les relations familiales, ce qui n’est pas fréquent, d’où viennent les inspirations pour cette série ?
Aliyo : Les éléments ont été choisis pour des raisons différentes. Premièrement, pour tout ce qui concerne le côté magie & démon, c’était parce que la plateforme est destinée aux lecteurs taïwanais et ils cherchaient des éléments du folklore taïwanais. L’idée de départ était de créer quelque chose de plus accessible au lectorat taïwanais, qu’il se dise « oh il y a ces éléments que je vois dans ma vie quotidienne ».

Au moment de soumettre une proposition, je me suis dit que ça serait peut-être intéressant pour eux d’avoir un peu ces éléments taïwanais, mais aussi que les lecteurs ne s’intéressaient peut-être pas autant aux démons : il fallait que j’ajoute des éléments plus accessibles, comme les chats. C’est pour cette raison que je mets le chat en avant.
Pour le côté familial, je suis particulièrement touchée par ces thèmes et surtout dans les récits. De plus, les lecteurs me donnent beaucoup plus de retours sur le thème de la famille que sur les autres thèmes à chaque publication. C’est aussi pour ça que je me concentre sur ce thème.
Comment travaillez-vous ? Comment ça se passe au niveau du processus créatif ?
Aliyo : J’envoie un chapitre ou un épisode toutes les deux semaines. Idéalement, je dédie 1 journée à l’écriture du scénario, 2 jours pour le storyboard, puis 7 jours pour le dessin et enfin 2 jours pour finaliser.
Mais ce n’est pas toujours comme ça, parce que parfois pour le texte je peux prendre plus d’une journée : 2, 3 ou un peu plus. Je traîne un peu pour la première étape, mais globalement ça suit ce processus.
Et côté outils ?
Aliyo : C’est 100 % numérique. Sauf pour certaines occasions, par exemple ici à la Foire du livre, où je dédicace, je réalise des shikishi, ou cette fresque sur le mur durant le live drawing [voir photo plus haut].
J’ai des occasions de dessiner en traditionnel et c’est toujours un plaisir, mais pour mes œuvres, c’est seulement en numérique.
Par rapport au live drawing, c’était la première fois que vous dessiniez sur une aussi grande surface ?
Aliyo : La première fois, c’était pendant le festival de Lucca où j’ai dessiné avec deux autres artistes taïwanais. On était là pour dessiner sur un « format poster » sur place. Il y avait beaucoup de monde autour de nous pour nous voir dessiner.
Sur votre compte Instagram, vous dessiniez beaucoup de félins en costumes de salaryman —avec un style graphique différent— c’est votre prochain projet ? Vous aimez tester, faire des recherches ?
Aliyo : C’est ce que je fais comme passe-temps, ce serait ennuyeux de continuer le même style en dehors de mon travail. Je prends beaucoup de plaisir à créer un univers parallèle en marge de mon œuvre principale.
J’imagine des personnages, des êtres humains que je transforme en animaux. Ici, ce sont des chats. C’est un procédé que l’on voit très souvent dans d’autres œuvres, par exemple Naruto, on peut prendre les personnages de Naruto pour les transposer dans une école ou un lycée, en créant un tout autre univers.
C’est ce que je fais sur mes réseaux sociaux, mais je ne promets rien aux lecteurs parce qu’il peut y avoir des interruptions dans cette série. Je leur dis toujours qu’il ne faut pas trop espérer, que peut-être ça va s’arrêter là [rires].
Vous êtes une autrice reconnue aujourd’hui, est-ce que vous pouvez nous donner une idée de comment est le marché de la bande dessinée à Taiwan ?
Aliyo : En ce qui concerne la création, il y a beaucoup plus de one-shots que de longues séries. Et il y a un engouement pour les œuvres originales de la part des artistes taïwanais même s’il y a eu un creux il y a à peu près 10 ans où c’était interrompu.
Je trouve qu’il y a une sorte de renaissance des créations taïwanaises récemment parce qu’avant les lecteurs lisaient beaucoup de mangas japonais. Aujourd’hui les œuvres originales taïwanaises sont presque considérées comme une marque, un produit de luxe où on se dit « Ah, vous avez beaucoup de goût si vous connaissez / si vous appréciez cette création ».
Quelles sont vos inspirations ? Qu’est-ce qui vous a amenée à créer et aujourd’hui qu’est-ce qui continue de vous inspirer ?
Aliyo : J’ai commencé par le shojo puis j’ai lu des shōnen. Quand j’étais petite, une artiste m’a beaucoup influencée est Arina Tanemura. Le shōjo —et Arina Tanemura— étaient vraiment populaires à Taïwan, et j’imitais énormément son style.
Au collège, j’ai commencé à lire du shōnen. L’œuvre qui m’a le plus marquée, c’est Fullmetal Alchemist.Quand je dessinais, tout le monde me disait que mes œuvres ressemblaient beaucoup à Fullmetal Alchemist. Je ne savais pas pourquoi, mais c’était comme ça.
Puis à l’université, j’ai découvert Space Brothers qui a une belle dimension familiale à travers la relation entre ces deux frères. Je me souviens très clairement de l’épisode où le petit frère est sur la Lune et manque d’oxygène avec son grand frère qui le guide, depuis la Terre, vers une machine à oxygène. Le petit frère trouve l’oxygène et ils se retrouvent en visio. C’est à ce moment-là que j’ai trouvé que ce manga était très émouvant. Ils ont vécu une crise et ont fini par se retrouver sains et saufs. Ça m’a beaucoup touchée.

Pour moi, c’est une œuvre atypique, ce n’est pas un shōnen classique où on voit un personnage principal très puissant ou avec beaucoup de capacités. Dans cette œuvre, le grand frère est le personnage principal, mais c’est quelqu’un d’ordinaire alors que son petit frère a déjà beaucoup de succès dans sa carrière d’astronaute —il va déjà sur la Lune—on voit que le grand frère est jaloux mais malgré tout, ils s’entraident. Il y a des moments familiaux très émouvants et on peut facilement s’identifier à ce héros atypique.
Est-ce que vous auriez un mot à dire aux lecteurs qui vous lisent depuis la France ?
Aliyo : Je trouve que les occasions de rencontres avec les lecteurs français sont rares et précieuses, donc un grand merci à vous.
Pour être honnête, au départ je ne pensais pas que mes œuvres puissent aller jusque-là [rires]. Maintenant, c’est comme si mon œuvre était une sorte de porte-parole, pour saluer ou avoir une conversation avec le lectorat français. Je suis tellement ravie et tellement reconnaissante. Merci !

Entretien avec Karmarket autour de Rest in pieces
On découvre votre travail en France, avec Rest in Pieces qui vient de sortir, vous l’avez conçu comme un recueil d’histoire courte ou est-ce une compilation pour lemarché français?

Karmarket : La version originale, en mandarin, contient les mêmes histoires. C’est juste une traduction du chinois vers le français. Le seul changement, c’est le sens de lecture.
Je pense que les émotions et les thèmes sont partagés par les lecteurs du monde entier.
Histoires d’horreur, science-fiction, body horror vous revisitez des thèmes universels du genre, mais avec quelques ajouts liés à Taiwan comme dans Le Roi du lac salé. Est-ce qu’il y a une tradition horrifique à Taiwan ?
Karmarket : Pour moi la peur ou l’horreur existe déjà dans notre vie quotidienne.
Quand j’étais petit et que je voyais les champs, j’avais toujours peur qu’il y ait des serpents. Ou quand je me baladais tard à l’école avec l’obscurité j’avais un peu peur qu’il y ait des fantômes. La peur existe déjà dans notre vie quotidienne et ce qu’on voit dans les mangas d’horreur, ce sont les peurs qui persistent.
En ce qui concerne les éléments taïwanais, dans l’histoire du Roi du Lac Salé, je pense qu’en tant que créateurs taïwanais, on n’est pas si conscients de ces éléments qui existent peut-être aux yeux des lecteurs étrangers. Vous apercevez ces éléments culturels plus rapidement que nous.On y est très habitués, ça se transmet comme ça, de manière inconsciente.
Comment travaillez-vous ? Et quel est votre processus de création ?
Karmarket : J’ai souvent des petites idées —par fragments— et à chaque fois que ça me vient à l’esprit, je les note sur mon portable.
Ça peut être une phrase, une idée. Et je vais commencer par construire une petite histoire en cherchant ce qui se passe avant et après, pour voir comment je peux lier tout ça. Je pars d’une image, une scène au départ et je crée une histoire autour.
À la moitié de la construction de l’histoire, je vais commencer le storyboard. Le texte vient avec le storyboard et je vais faire des allers-retours entre le scénario et le storyboard. Quand j’atteins 100% de mon histoire, je vais commencer à modifier le storyboard. C’est un processus continu.
Même si c’est à 100% terminé, je vais quand même modifier des petits détails… On voit qu’il y a sans cesse une évolution et c’est ce qui me plaît.
Et côté outils ?
Karmarket : Je travaille rarement à la main. C’est seulement pour de rares occasions que je vais sortir mon feutre pour dessiner à la main.
Sinon, pendant la création de mes œuvres, je travaille plutôt sur une tablette iPad et sur ordinateur, avec des logiciels. Comme je disais, j’aime trop tout modifier : si je dessinais à la main, ce serait très compliqué. C’est bien plus facile de le faire sur ordinateur.
Il y a eu une période où je faisais pas mal de dessins à la main, plutôt des illustrations. Au moment où j’ai évolué vers le dessin numérique, j’ai gardé un aspect manuel, c’est-à-dire que j’utilise la même épaisseur de trait. Je ne renonce pas complètement au traditionnel parce que je pense que les deux se complètent.
Que ce soit les corps, les visages ou les décors, c’est très vivant. Est-ce que vous faites souvent du carnet de croquis, du dessin d’après nature ?
Karmarket : Je suis mon propre modèle, je fais des selfies, des photos. Et quand je dessine, je regarde ces photos comme référence.

Pour les organes, comme je ne peux pas faire une dissection sur moi-même, je regarde plutôt des illustrations de livres d’anatomie pour voir un peu l’emplacement des organes.
Mais comme les livres montrent le côté plutôt fonctionnel et que j’aimerais voir aussi la graisse, comment la graisse montre la luminosité sur les organes, je vais chercher des photos réelles sur internet.
Dans Plongée En Profondeur, on a un jeu graphique très intéressant, d’où est venue cette idée ?
Karmarket : Au début, je voulais créer un contraste, c’est-à-dire un groupe de personnages comiques et mignons, mais qui détruisent le monde un peu comme dans Lovecraft.
Mais pendant la création, je me suis dit que c’est peut-être plus important de trouver la motivation de ces personnages amusants, pourquoi ils veulent détruire le monde ? L’histoire s’est développée, on voit qu’ils ont été créés par les enfants et ces petits personnages finissent par sauver le monde.
Comment affinez-vous, comment réglez-vous votre trait et le style pour chaque histoire ?
Karmarket : À chaque fois que je réalise une histoire, je me concentre plutôt sur la mise en page et les couleurs, je réfléchis si je dois laisser plus de vide ou si je vais dessiner avec beaucoup d’encre. Je prête beaucoup d’attention à la mise en page.
L’image, le dessin ou plutôt le style est défini par le thème. Par exemple, dans l’histoire Appartement à louer, j’ai voulu plutôt travailler les détails d’un immeuble, c’est pour ça qu’ il y a plein de petits éléments de l’immeuble.
Par contre, dans la Dissection de l’Amour, c’est plutôt l’atmosphère que je cherchais. Il y a beaucoup moins de détails et plus de vide, parce que j’ai voulu présenter l’ambiance plutôt que les détails.
Certaines de ces histoires ont été publiées en ligne ? Et comment la bande dessinée est-elle perçue à Taiwan en général ?
Karmarket : Avant la parution de mon album, il y avait déjà une publication en ligne sur la plateforme TAICCA —subventionnée par l’État— et cela nous permet déjà d’être rémunérés pour ces parutions. Et avec cette visibilité, il y a naturellement eu des maisons d’édition qui m’ont approchée.
Je trouve que le lectorat taïwanais est ouvert à tous les genres. Bien sûr, les mangas japonais et les Boy’s Love dominent le marché, mais on voit quand même qu’il n’y a pas que ça dans les librairies. Il y a toutes sortes de bandes dessinées, loin du mainstream, un peu bizarres même, le marché de la BD accepte tout ça.

Est-ce que vous travaillez sur un nouveau projet ?
Karmarket : Je suis en train de préparer ma deuxième œuvre, ce sera sur le thème des histoires folkloriques à Taïwan, ou plus précisément le rapport de la culture à la religion.
Dans le premier recueil, on voit surtout les villes taïwanaises et j’aimerais montrer, dans ce deuxième livre, la campagne ou la nature de l’île.
Le deuxième tome n’est pas encore vraiment prêt, j’en suis à un tiers environ, mais il y a déjà plusieurs maisons d’édition intéressées.
📚 Rest in Pieces de Karmarket, Les Humanoïdes associés
🤳 Miao, la légende du chat démon d’Aliyo, sur Mangas.io
Sur Mangas.io vous pouvez retrouver les œuvres d’Aliyo et Karmarket mais aussi Chang Sheng, Pam Pam Liu, Eli Lin et Monday Recover.
Pour continuer la lecture, je vous invite à :
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Visuel principal : Aliyo et Karmarket devant leur fresque collective dans l’expo « Dialogue entre deux rives : le Manga taïwanais en francophonie » présentée à la Foire du Livre de Bruxelles / Photo ©Audrey Benoit



















