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par Thomas Mourier - le 28/05/2026
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par Thomas Mourier - le 28/05/2026

« Commencer sans savoir, c’est un jeu avec le vide » Interview de Lise L. pour Carpe Diem

Avec leurs plumes noires, leurs becs pointus et leurs silhouettes inquiétantes, ces corbeaux se font tantôt philosophes, tantôt brutes épaisses sous les crayons de l’autrice. Lise L. propose un deuxième recueil de Carpe Diem cette année, pour creuser un peu plus cet univers entre humour et poésie.

Une bande de corbeaux qui font penser à des piliers de comptoir, des corvidés aux familles dysfonctionnelles, des oiseaux solitaires aux pensées futiles ou éclairs de génie… bienvenue dans l’univers de Carpe Diem où les corbeaux nous renvoient à nos propres failles.  

Dans ces petits recueils de gags, strips ou sketchs, la dessinatrice explore des thématiques universelles et s’amuse de notre rapport aux autres, à la mort, à l’ennui. Elle développe un humour noir, parfois cynique, parfois satirique ou juste poétique à partir de ces oiseaux qui incarnent toutes les facettes de l’espèce humaine. 

Tout au trait fin, rehaussé de lavis pour les décors, ces corbeaux sont à la fois universels et incarnés. Un œil creux, un bec en demi-lune, ou une silhouette ténébreuse dans l’ombre, les oiseaux de Lise L. sont insaisissables tout comme ces recueils qui se lisent par petites touches, comme des shots d’humour ou un trait d’esprit graphique. 

Rencontre avec l’autrice à l’occasion de la publication du 2e volume Croassy  II en ce début d’année. 

Les corbeaux ont commencé leur vie sur un blog, puis un premier recueil en 2018 et là tu sors un second livre 8 ans après, est-ce que tu peux nous donner l’origine de ce projet ? 

Lise L. : Je fonctionne par cycles. J’ai besoin de m’éloigner d’un projet et de faire autre chose pour vérifier sa nécessitè avant d’y revenir. 

Le premier volume de Carpe Diem est né sans projet précis : un été, j’ai commencé à dessiner des petits corbeaux. Le tout premier dessin les montrait en train de dévorer l’un des leurs fraîchement aplati après avoir évacué toute culpabilité. Ça m’a fait marrer. 

Petit à petit, quelque chose s’est construit et j’ai ouvert un blog pour publier mes dessins. Je me suis attachée à mes corbeaux, ils ont pris une place que je n’avais pas prévue.

J’ai fini par me demander si ça ne valait pas le coup d’essayer de trouver un éditeur.

Je connaissais Xavier Vernet [co-fondateur des éditions Dystopia], mais je n’avais pas du tout du tout en tête que ce projet pouvait l’intéresser. J’ai commencé par démarcher Delcourt, L’Employé du moi… Et un jour, c’est Xavier qui est venu vers moi pour me proposer de le publier. J’ai eu énormément de chance.

Le premier strip de Carpe Diem sur ton blog, c’est un groupe de corvidés qui dévore l’un des leurs, puis d’autres dessins font référence à « la manif pour tous », à la phrase «on vit comme un Français et nos ancêtres sont les Gaulois» de Sarkozy avant les présidentielles de 2017, on est pas loin du dessin de presse même si ce n’est pas dans le recueil ? 

Extrait de Carpe Diem © Lise L. / Dystopia

Lise L. : Le blog c’est idéal pour rebondir sur l’actualité et ces personnages fonctionnaient bien. Mais au moment de passer au livre j’ai voulu l’expurger de ces éléments d’actualité. 

Je me suis fixé un pré-carré que j’essaie de ne pas dépasser dans l’anthropomorphisme : je me suis interdit de contextualiser, je préfère que ça passe autrement. 

Et après je me suis demandé pourquoi tu l’avais pas alimenté, une fois que le livre est sorti, pour continuer d’animer ce blog autour du livre ? 

Lise L. : Souvent quand je fais un boulot, j’ai besoin de le mettre en crise après. Ça ne répond pas à ta question, mais, quand le premier Carpe Diem a été publié, il y a eu tout un temps où c’était bizarre, parce que c’était fini et je ne savais pas s’il y en aurait d’autres. Je zigzaguais entre plusieurs formes de dessins, je testais d’autres pratiques et j’avais besoin que ça me manque avant d’y revenir. 

Après je pense que ça m’est sorti de la tête. J’ai tendance à commencer des pistes puis soit je les abandonne, soit je les réalimente. Il y a une question de temporalité, quand je suis revenue sur Carpe Diem, ça ne faisait pas sens de revenir sur un blog. 

J’ai eu moins envie de cette interaction, mais plutôt de garder quelque chose qui se fait dans l’ombre et qui se découvre pleinement quand ça sort. J’ai eu envie que ce soit plus protégé, je pense qu’un deuxième roman ou un deuxième album est toujours un peu fragile. 

Et pour ce second livre, 8 ans après, c’était un manque ou une proposition de l’éditeur ?

Lise L. : C’est plutôt le manque : à un moment j’ai eu besoin de retrouver ce rire-là. 

Mais pareil, au début je ne savais pas du tout si ça allait faire un livre —je crois que j’ai besoin de ne pas savoir, au début— et puis quand ça a recommencé à faire somme, je me suis dit qu’il fallait en parler à Xavier. Mais ça a mis du temps : 7-8 ans entre les deux, il a fallu vraiment le temps que ça se recharge.

Comment tu détermines le rythme entre les gags ? La pagination ? Le moment où tu t’arrêtes ? C’est quoi ton idée quand tu fais le premier recueil ?

Lise L. : Pour le premier, j’ai eu la sensation, à un moment, d’une boucle. Il y avait cette question d’en passer par les saisons, mais sans l’exprimer directement. 

À un moment j’ai eu l’impression que ça suffisait. Là aussi c’est très empirique, pourquoi est-ce que je me suis arrêtée ? C’est un dessin en particulier qui m’a arrêtée, « le grand ensemble ». Je crois que ce dessin-là me plaisait comme clôture, j’ai organisé le recueil à partir de ça.

Et sur la question de la pagination, j’ai besoin que ce soit assez épuré, que ça respire. 

De même qu’il y a des temps de silence dans les échanges entre les corbeaux, j’ai besoin qu’il y ait pas mal de blancs, qu’il y ait cette circulation-là. C’est quelque chose que j’ai accentué dans le T2 avec des pages noires pour des moments de pause. 

Tu as plus travaillé sur les pauses sur le T2, déjà rien qu’avec les petits symboles pour marquer les fins de strips…

Lise L. : Oui ! Mais ça a été une grosse question parce que je ne voulais absolument pas les signaler pour le premier Carpe. Et, en fait, je pense que j’ai eu tort. Mais bon… Il y a cette idée de pouvoir avoir un silence, une respiration et c’est aussi dans ce rythme-là que le comique peut arriver.

Extrait de Carpe Diem © Lise L. / Dystopia

Ça implique que tu n’as pas changé l’ordre des planches ? 

Lise L. :  Alors si, j’ai changé l’ordre du fait que c’est une composition qui se fait à base de fragments, je le vois plus comme une constellation qui doit finir par résonner, mais seulement quand j’ai trouvé l’équilibre des correspondances que je cherchais. C’est de l’ordre de la sensation du poids et du rythme, où tu te dis là « on y est ».

Il y a une grande tradition du dessin de presse avec des perso animaliers, et là on est sur corvidés version piliers de comptoir ou des bidochons à plumes, comment tu as trouvé ces personnages ? 

Lise L. : Ce qui m’attire ce n’est pas tant le dessin animalier que le dessin rapide. Gamine, j’ai beaucoup fouillé dans les BD de mon oncle, de ma mère et c’était principalement Reiser, Bretécher qui ont un dessin rapide comme une esquisse.

Et puis j’ai beaucoup lu Calvin & Hobbes, Garfield. Le dessin de presse c’est quelque chose qui m’a beaucoup intéressée aussi. Je m’étais même interrogée, mais je ne suis pas assez pointue : soit tu es vraiment  sur l’actualité politique, sur l’histoire, la géo économique soit tu n’y vas pas. Je trouve que pas mal de dessinateurs de presse restent très collés au sujet et n’ont pas cette aisance d’être à la fois très synthétique et d’avoir une idée en plus. Quelqu’un comme Gros par exemple, j’aime beaucoup. Il a ce truc en plus, l’élégance. 

Après l’animal, ça permet évidemment de s’éloigner, de mettre un espace entre l’humain et le personnage. Bien sûr que c’est anthropomorphique, mais je n’y mets pas trop d’éléments ou d’accessoires humains. Et peut-être que ça me permettait plus facilement de faire quelques gros glandus, probablement que derrière il y a les quelques années de lecture de Reiser Les Bidochon et Fluide Glacial.

Ce sont des dessins au stylo, au lavis, à la tablette ? Est-ce qu’entre les deux livres, tes outils ont changé ?

Lise L. : Alors ça n’a pas changé entre les deux livres… mais c’est une très bonne question parce que l’outil détermine beaucoup du trait et du style.

Outils de travail de Lise L. / Photo ©Thomas Mourier

Je vais te montrer mes fidèles compagnons, ce sont des stylos-feutres Staedtler ou Micron. En général j’utilise les 0.3 et 0.2, ce sont des pointes-feutre ultra fines. Sans cet outil je ne suis pas sûre que j’aurais pu faire ces corbeaux ainsi. Parce que tu as une fluidité du trait que je n’ai pas trouvée ailleurs. 

En revanche, je combine les techniques : je commence au crayon gris, après je retravaille au stylo-feutre micro pointe et ensuite je scanne. 

J’ai une tablette, un peu basique, mais qui ne me va pas pour le rendu, je n’aurais pas le trait qui me convient. Je l’utilise pour retravailler et faire le lavis au numérique. 

Tu t’es fait des brushs pour faire un effet pinceau ?

Lise L. : J’ai pris un truc très classique, je suis quelqu’un qui travaille avec toujours une économie très resserrée. C’est un pinceau neutre qui n’accroche pas particulièrement, le pinceau Photoshop classique. Par contre je connais mes intensités d’encrage, pour les petits corbeaux c’est 31% à peu près. 

J’ai toujours fonctionné avec ces trois outils, j’aime bien parce que d’un côté, tu as quelque chose de très précis avec le feutre et puis quand tu passes au lavis avec la tablette graphique ça devient quelque chose de plus englobant. C’est très différent pour moi : un trait ou une tache, ce sont deux façons de penser la trace. 

Est-ce que dans le même esprit tu fais des recompositions ?

Lise L. : Oui je me permets ça. En général je suis un peu brouillonne quand je bosse, souvent je ne peux pas être dans un lieu consacré. Je bosse plus facilement sur un coin de table,  dans un café, qu’à mon bureau. 

Et dans la même idée un papier trop beau, ça va m’intimider, me figer un peu. Donc ce n’est pas forcément un support de grande qualité, ça me demande de nettoyer, de rebosser, de remettre en page parce qu’effectivement le moment où je dessine mes corbeaux ce n’est pas le moment de la mise en page. Il y a un truc sommaire, mais souvent ça bouge. 

Je ne peux pas fonctionner avec des cadres, ça, c’est très clair, je n’ai jamais pu. Et si j’étais installée, avec un papier définitif, une composition en tête, je crois que pour moi ça ne fonctionnerait pas. 

J’ai besoin de ne pas savoir où je vais. Je n’ai que rarement de plan préétabli, et je sais rarement comment vont se finir mes sketchs. c’est plus intéressant quand l’idée de départ est perturbée.

Extrait de Carpe Diem © Lise L. / Dystopia

J’entends parfois des auteurs expliquer qu’ils ont besoin d’avoir leur plan de A à Z, pour moi ce serait totalement étouffant. J’ai l’impression que le rire ne pourrait pas se développer dans ce cadre. 

Je commence sans savoir, c’est insécurisant, c’est un jeu avec le vide mais c’est indispensable. C’est un rapport de va-et-vient parce que je ne peux pas être disciplinée.

Si tu travailles comme ça, quel est le point de départ des strips ? Tu as juste des notes, des phrases, des idées de gags ? 

Lise L. : Je suis incapable de te répondre. Il y a un truc avec lequel je vais tourner longtemps, je sens qu’il y a peut-être quelque chose sans savoir ce que c’est. Comme effectivement je ne suis pas disciplinée, je mets un petit peu de temps à m’y mettre puis ça vient, mais je ne saurais pas te dire exactement l’enchaînement.

C’est quelque chose que je n’ai pas trop envie de questionner. Je n’aime pas trop démystifier ça, ce qui fait peut-être d’ailleurs que je suis peut-être régie par ça d’un côté. C’est-à-dire qu’il y a des fois je n’y arrive pas, point barre. 

C’est une question de choper une énergie, au moment où tu sens comme une petite pression. Tu ne sais pas forcément ce que tu vas faire, mais tu as une petite idée, une amorce… 

Comme tu ne questionnes pas forcément ça, est-ce qu’il y a beaucoup de choses abandonnées ? C’est un travail de sélection par la mémoire ? 

Lise L. : Oui. Exactement, il y a un boulot de tri qui se fait en amont je crois. 

Il y a le fait de refaire, ça c’est encore autre chose, mais tu es déjà dans l’idée : tu refais pour trouver le bon trait, la bonne forme.

Comment as-tu travaillé les couvertures, tu as attendu d’avoir le dernier dessin ? Et est-ce que c’est la même chose pour les 4e de couverture ?

Lise L. : Pour le premier c’était plutôt au début. Et puis j’essaie de me souvenir pour la petite colombe qui gerbe en 4e, ça je crois que je l’ai eu assez vite en tête. En fait, j’avais déjà l’idée du bouquin donc ça implique que c’était peut-être plus à la fin…

4e de couv’ du T2 © Lise L. / Dystopia

Pour le second, j’ai déterminé la couverture à la fin, mais elle était flottante, elle était là depuis le début : j’ai commencé à l’interroger au départ, mais j’ai laissé de côté. J’avais plusieurs pistes, mais je n’étais pas totalement satisfaite. Et puis à un moment je suis revenue sur cette correspondance-là et je me suis dit « si si, c’est ça que je veux ». Pour la 4e, c’est venu après. 

Le jeu avec le code-barre c’est vraiment à la fin. Ça pour le coup forcément c’est quand Xavier me file le code-barre que je le construis. 

Parfois ça correspond à des choses qui sont un peu flottantes, pas encore épinglées, mais où tu as une petite trace et puis à un moment tu dis « oui oui c’est là que je veux aller » et là tu déplies tout ça.

Pour le titre et la typo ça tu l’as eu tout de suite parce que sur le blog ça apparaît dès le premier gag ?

Lise L. :  Je pense que je l’ai eue assez rapidement, mais à quel moment ? Je l’ai eue bien avant l’idée du livre, avant le blog. C’est ce qui me permettait d’enclore une idée, c’était une forme de cadre. 

Et le titre Pire en pire est venu assez vite, dès que j’ai pensé à faire le bouquin, ce titre est apparu. Pour le second livre et Croassy  II, j’avais plusieurs pistes, mais j’étais accrochée à celui-là.

Est-ce que tu as bossé avec la maison d’édition, est-ce qu’il t’a fait des retours, est-ce qu’il y a eu un boulot éditorial aussi pour t’aider à sélectionner ? 

Lise L. :  Bien sûr même si j’ai tendance à préférer faire un maximum et donner le bébé après. J’ai travaillé avec Anaïs Vilcocq pour le T2 et il y a eu des retours sur les textes pour des questions de lisibilité. 

Ce n’est pas toujours simple de revenir sur un dessin quand on s’est dit que c’était bon. Il y a un boulot d’aller-retour qui est une gymnastique : parfois il faut se botter le cul parce que quand tu as construit quelque chose et que tu ne veux plus y toucher, eh bien parfois, tu dois y retourner. 

En feuilletant tu m’as dit « ah il y a des trucs que je retoucherais » est-ce que tu as eu des repentirs aussi tout au long du processus ? 

Lise L. :  Tant que le BAT n’est pas tiré, oui, jusqu’au dernier moment. Et puis c’est ça qui est terrible : même quand c’est imprimé, tu te dis « non, j’aurais dû »… Enfin bref.

Il faut se dire que ça m’appartient plus, c’est la forme arrêtée. C’est aussi avoir l’humilité de se dire « ben oui, ce n’est pas une forme parfaite ». On aimerait toujours bien présenter, il y a toujours des choses à revoir, mais c’est comme ça.

Le Grand Observatoire publié sur Grand papier ©Lise L.

Dans tes autres bandes dessinées, histoires courtes sur GrandPapier, on a aussi des animaux qui sont omniprésents en plus de la satire et le pas de côté. C’est dans le format court qui offre la narration la plus adaptée à tes histoires ? 

Lise L. : Je pense que ça me convient bien. Parce que justement ça fonctionne avec ma dynamique. 

Ce que j’aime bien dans Carpe Diem c’est qu’à la fois tu as un principe court et en même temps tu as un fil rouge. C’est quelque chose que j’ai travaillé sur le T2 où j’ai voulu jouer un peu plus sur la récurrence ou des correspondances. 

Mais le format court me convient bien. Peut-être qu’un jour je contredirai ça, mais sur les histoires que j’ai pu faire : sur les 12h ou 24h de la BD—24h de la BD c’est 24 planches— je vois bien que ça me suffit. 

Ou alors ça m’oblige à m’installer dans une autre dynamique que je connais moins —qui peut-être ne me ferait pas de mal non plus— mais pour l’instant j’aime bien le format court.

On voit dans ces bandes dessinées que tu t’en sers de laboratoire pour tester : parce qu’il y a des jeux de couleur, il y a des fonds avec des collages… 

Lise L. : C’est pareil : le principe des 12h ou des 24h de la BD est que tu ne connais pas à l’avance les consignes même si, en général, elle est très souple. Tu fais un peu ce que tu veux.

La Zone publié sur Grand papier ©Lise L.

Le dernier publié, c’est la première fois que j’ai mis du collage. Mais c’est tout simplement parce que c’est quelque chose qui m’occupait à ce moment-là. 

Après effectivement, il y a quand même ce côté un peu capsule où tu te dis que c’est l’occasion de tester. Ça te fait un cadre un peu différent de celui que tu te crées toi-même. Effectivement ça aide à prendre des risques et à tester d’autres choses. 

Ma première participation, c’était y a bien longtemps, 2016, avec le Grand observatoire. C’est le premier que j’ai fait et je pense que c’est quelque chose qui me tenait beaucoup à cœur. Je suis allée à Bruxelles pour le faire, c’était la première fois, et c’était grâce à Matthias Rozes qui travaille pour l’Employé du moi, —on avait bossé ensemble dans un cinéma, rien à voir— mais il m’a proposé de venir. 

Je suis allée à Bruxelles pour faire les 24h de la BD avec Grand Papier qui est une plateforme de l’Employé du moi. Ça a été une expérience extraordinaire d’avoir un cadre comme ça, on était dans une grande salle avec plein de personnes, chacun avec son petit matos. Et d’avoir 24h, en étant décalé de chez soi, de ses connaissances et cetera ça m’a vraiment permis de faire ce Grand observatoire, auquel je suis très attachée. 

Ce format-là, d’une façon générale, me permet de travailler avec un peu plus de flottement et de poésie —poésie un peu crade parfois, hein— mais quelque chose qui est sur le mouvement de la pensée qui se tricote. Ce qui est un peu différent dans Carpe Diem on est plus sur des shots.

Alors que sur un boulot comme celui-là qui est enclos dans un temps précis, c’est la pensée qui déroule. Le principe de la narration est flottant, mais ça a permis cette expérience. 

Des collages tu en as fait sur Grand Papier, mais il y a aussi des illustrations pour Derrière le grillage, sur ton compte Instagram il n’y a quasiment que ça. 

Collages ©Lise L.

Lise L. :  Tu vois c’est ce que je disais : c’est déjà arrêté, c’est déjà reparti…  Le collage, je le dois à mon autre taf parce que c’est quelque chose que je propose dans l’atelier d’art-thérapie. C’est un truc super intéressant parce qu’il n’y a aucun prérequis technique. Au contraire ça peut être une contre-indication d’être dans la maîtrise, le contrôle de sa production ou de sa technique. 

Le collage est intéressant parce que ça te permet de te saisir d’éléments pré-existants, ce n’est pas toi qui les génères. Par contre, tu t’affranchis et tu les confrontes à d’autres choses. Ce ne sont pas forcément des éléments auxquels tu aurais pensé directement, c’est en en compulsant des magazines, des journaux… Dans l’atelier j’ai des piles de trucs comme ça. 

C’est à la fois de l’aléatoire et en même temps jamais totalement de l’aléatoire puisque tu choisis cette image en particulier. J’insiste en disant « ne cherchez pas une thématique ni une logique, au contraire, ne cherchez pas à comprendre ». Après on construit sur un support. 

C’est quelque chose que j’ai expérimenté en atelier avant de l’utiliser moi-même dans ma pratique d’auteure. Il y a eu des séances où on a fait un pas de côté en art-thérapie, on a ouvert à un intervenant extérieur et elle est venue faire des ateliers fanzines. On avait organisé un atelier récurrent, deux années de suite, avec une artiste qui s’appelle Lucile de Pesloüan qui a publié des livres et qui travaille le format fanzine. 

J’ai trouvé ce format extrêmement libératoire parce que pareil ça te fait un petit cadre —c’est souvent la question du cadre. Elle proposait des petits carnets en pliage et c’est à partir de ce support-là que moi j’ai pu développer le collage. Sur mon blog, il y a pas mal de A5 simples, mais il y a des images de mes carnets aussi.

Puis l’envie a augmenté, ça s’est fait très présent. J’ai toujours sur moi, une petite chemise, un petit kit. Je ne sors jamais sans un livre et mon kit —même pour aller chercher le pain. Pendant longtemps, je me suis trimballée avec un kit encore plus gros, plein de coupures, d’images, avec cette idée que je pouvais m’y mettre quand je voulais sur un coin de table, dans un café.

Outils de travail de Lise L. / Photo ©Thomas Mourier

On a parlé des stylos tout à l’heure, mais c’est ce kit qui tient lieu de carnet…

Lise L. :  J’ai essayé pour Carpe Diem d’avoir un carnet qui me permettra de travailler en continu sur le même support. Mais c’est moyennement pratique parce qu’en fait tu es gêné avec la reliure. 

Et je crois que j’aime bien les feuilles volantes. Ce qui fait que c’est bordélique évidemment. Je ne pourrais pas te dire que tous mes dessins de Carpe Diem sont rangés dans une même chemise, il y a divers spots. Après je sais à peu près où ils sont. Mais c’est plutôt de la feuille volante.

Je crois que ça va avec l’idée d’éléments qui, à un moment, vont former un tout. Mais tu ne décides pas du tout immédiatement, c’est une sensation de liberté, d’être décroché de quelque chose. C’est un flirt avec le vide. Toujours ce côté funambule, mais en même temps c’est peut-être plus excitant, peut-être que ce serait plus scolaire si c’était rangé dans un carnet ? 

J’admire les gens qui font ça, ils ont des carnets incroyables. Ce n’est pas mon cas. Je trouve ça magnifique, mais je ne m’y tiens pas, c’est comme ça. Pareil, je finis rarement mes carnets. C’est bordélique, c’est un va-et-vient, mais je me dis qu’à un moment ça forme un tout, mais par strates.

Et tu as besoin aussi du livre…

Lise L. :  Ouais,  j’aime bien l’idée que tu ne te nourris pas forcément du même média, parfois ça referme. J’aime au contraire que ça vienne d’ailleurs. Je lis plus de bouquins que de BD et je vais énormément au cinéma. Donc, j’ai toujours besoin d’avoir un bouquin, ça fait partie du kit obligé.

Recherches graphiques de Lise L. / Photo ©Thomas Mourier

Tu as une actu forte ces derniers mois avec des illustrations pour le collectif Derrière le grillage, une histoire La Zone sur GrandPapier et ce 2e Carpe diem, sur quoi travailles-tu maintenant ? Un 3e ? 

Lise L. : Là je travaille sur Derrière le grillage, toujours chez Dystopia, où je travaille quelque chose d’assez différent. On y retrouve un petit peu plus ce que t’as pu voir sur Grand Papier. Alors pareil, je sais pas où je vais quand je commence, je me suis un peu concentrée sur l’idée de texture, de parasitage…

Carpe Diem est un peu en pause. Ça commence un peu à me manquer, tu vois, c’est le moment où il faut que ça manque.  

J’aime bien l’idée de penser qu’il peut y avoir une suite évidemment, mais pour l’instant je n’en sais rien. Je pense que ça me ferait mal au cœur si je savais qu’il n’y en aura pas. Je pense que les personnages vont me manquer rapidement. 

À chaque nouveau recueil, Lise L. continue de capter l’absurdité de notre époque avec une esthétique qui oscille entre le dessin de presse et l’illustration. Indispensable pour celles & ceux qui aiment rire, même en sachant qu’on est souvent au bord du gouffre.  

Carpe Diem de Lise L., Dystopia, coll. Le Dystographe (2 volumes) 


Toutes les images sont © Lise L. / Dystopia sauf mention contraire 

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