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Critiques
par Arno Kikoo - le 17/09/2026
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par Arno Kikoo - le 17/09/2026

Tramp Tome 15 : huis clos en pleine mer

Bientôt 35 ans que Yann Calec a pris le large pour la première fois. La série de thriller maritime Tramp revient dans les librairies pour son 15e tome aux éditions Dargaud. Aux commandes, Jean-Charles Kraehn enfile toujours sa tenue de commandant de bord, tandis que le dessinateur italien Roberto Zaghi revient aux dessins pour le quatrième album consécutif en remplacement du regretté Patrick Jusseaume, décédé en 2017. Pour cette nouvelle aventure, l’équipe créative semble renouer avec le tout premier arc de la série en lorgnant du côté d'un polar poisseux en huis clos sur l’embarcation de Calec, où une série d’incidents avec un membre de l’équipage bigot provoque une cascade d’évènements malheureux.

Le scénariste et le dessinateur reviennent avec nous sur la conception de cet album qui maintient Tramp à flots, toujours comme l’une des valeurs sûres historiques de la bande dessinée franco-belge.

Tramp, série au long cours

Jean-Charles Kraehn dit ne plus se rendre compte de ce que cela fait de tenir les commandes d’une même série sur plus de trois décennies. « Je suis toujours à regarder l’album suivant, et donc rarement derrière moi pour voir le travail accompli. c’est-à-dire que je me prends encore pour un jeune auteur, alors qu’il va bien falloir admettre un jour que je suis un auteur… qui a de la bouteille ! » Il se souvient toujours d'où lui vient l'idée de départ de Tramp : "Dès le départ avec Patrick, on s'était dit qu'on ne voulait pas parler des porte-conteneurs de nos jours, mais bien de la marine marchande des années 1950. Jeunes, on avait vécu en Afrique, donc ces cargos, je les ai vus." Et si chaque album explore un registre d'histoire différent que le héros voit sa vie évoluer - il a rencontré l'amour avec Rosanna, avec qui il a eu une fille. Mais Tramp doit rester malgré tout une série figée dans le temps, ou plutôt dans son époque. "Les années '50 restent assez floues pour pas mal de gens, et je préfère garder un côté intemporel" explique Kraehn : "certes, Calec a une fille, mais elle ne grandit pas beaucoup. On ne la montrera pas aller jusqu'à la vingtaine." Une façon de garder vivant l'univers dans lequel Yann Calec évolue, sans avoir à le confronter aux évolutions technologiques et commerciales des années 1960 et au-delà.

Roberto Zaghi dessine Tramp depuis le tome 12, et n'avait jamais dessiné de bande dessinée maritime auparavant. Se plonger dans cet univers a été une joie pour lui, grâce à l'importante documentation fournie par le scénariste. "Découvrir l'histoire des Liberty Ships, la dynamique des bateaux...", explique Zaghi, a été toute une expérience. Cette arrivée sur la série s'est faite dans des circonstances douloureuses, suite au décès du précédent dessinateur et cocréateur de la série, Patrick Jusseaume. Il s'est passé cinq années avant qu'un album de Tramp ne voie le jour suite à cette disparition. "J'ai été très touché par son décès, car Patrick était devenu un ami. Quand j'écrivais Tramp, je le faisais pour lui car je savais qu'il allait sublimer certaines scènes. Il aimait les pauses, les temps morts...", se souvient Jean-Charles Kraehn. Des discussions ont eu lieu avec son éditeur chez Dargaud, et le scénariste explique que son ami lui avait dit qu'il aimerait continue la série. Pas question pour autant de passer au dessin (chose qu'il avait fait sur la 2e partie du tome 11) : "Je ne suis pas assez rapide. Sur une série comme Tramp, avec un tome tous les ans, il fallait trouver un collaborateur. On cherchait quelqu'un qui soit de la même famille graphique que Patrick Jusseaume, sans que ce soit un imitateur. C'est Stefano Carloni, avec qui je travaillais sur Barbe-Rouge, qui m'a parlé de Roberto." François le Bescond dit à l'artiste de "porter sa patte", pour que l'esprit de la série reste. Et chose assez rare pour être soulignée, Roberto Zaghi a quitté le numérique pour retourner au traditionnel sur Tramp, après avoir constaté, une fois la première planche d'essai faite, que cette technique marcherait mieux pour la série.

Retour aux sources ?

Après plusieurs décennies passées à voguer dans de multiples eaux, Yann Calec a vécu des aventures dans de multiples pays, sur peu ou prou tous les continents du monde. Mais ce ne sont pas les endroits qui guident Jean-Charles Kraehn au moment d'écrire un nouvel album de Tramp. "La difficulté d'une série comme Tramp est d'abord de renouveler le sujet, puis le pays vient en fonction du sujet". Un autre aspect important est la création de nouveaux personnages secondaires, tant pour que Calec ait des personnes avec qui parler en tant que "héros solitaire", mais aussi pour permettre à Roberto Zaghi de s'approprier l'univers. C'est ainsi qu'un personnage comme Gros-Bras est imaginé. Et puis, plus que le sujet, c'est aussi le style de l'histoire qui doit changer. "J'essaie de faire des albums qui ne se ressemblent pas. Le tome 14 était très "polar de gangsters", il fallait quelque chose d'autre. L'idée d'avoir un huis clos m'est venue d'une phrase qui ouvre l'album : un bateau, c'est comme une grande famille. Et dans une famille, eh bien, il y a des tensions. J'ai ensuite rajouté des éléments de contexte réel - comme l'homosexualité qui était très mal perçue à cette époque - et une thématique comme celle de la vengeance, qui me plaît bien", rajoute le scénariste. En résulte un album qui opère une forme de retour aux sources, en allant à plusieurs moments chercher la noirceur et la cruauté qu'on retrouvait dans le tout premier cycle. Une scène de meurtre est particulièrement glaçante à cet égard, tout comme le fait d'aborder la thématique du cannibalisme, "qui a vraiment existé sur des bateaux", rappelle Kraehn.

Thématiques et atmosphère

Si Kraehn ne se déclare pas particulièrement militant, l'un des antagonistes de Tramp tome 15, l'horrible Lebur (le patron de la salle des machines), profondément sexiste, raciste et homophobe, et qui met à mal la bonne entente sur la "famille" que constitue l'équipage de Calec, donne à cet album un angle plus social. Difficile de ne pas y voir une forme de miroir avec les crispations de la société française moderne. "J'ai vécu en Afrique dans les années 1960, donc je l'ai vu et entendu, le racisme. L'homophobie aussi. Peut-être qu'à 70 ans ce sujet est ressorti naturellement. J'avais envie de montrer l'évolution car dans les années 1950, l'attitude de Calec n'aurait pas été majoritaire". Le héros s'oppose en effet immédiatement aux saillies et injures de Lebur.

Pour Roberto Zaghi, le plus grand défi que constitue Tramp est celui de l'atmosphère à restituer. "c'est vraiment ce qui est le plus compliqué à retranscrire. Ça ne tient pas aux détails du dessin, mais à l'éclairage, la dimension des cabines sur un bateau, la position des éléments du navire. Exemple tout simple : même si je ne dessine qu'un personnage en train de manger à table, il faut que j'incline légèrement la table pour donner l'impression du mouvement du bateau." Le lecteur ne doit pas forcément percevoir ce mouvement, mais le ressentir. Et pour atteindre cet objectif, l'équipe créative est toujours bien conseillée. Zaghi est lui-même parti en Pologne, visiter des musées maritimes, ou un cargo des années 1940, afin de parfaire sa documentation. "Je ne suis pas un expert en navigation", explique-t-il : "pour dessiner des navires en mouvement, je regarde des films, des documentaires, et d'autres bandes dessinées." Le scénariste rajoute : "la documentation doit servir à rendre crédible le récit, mais on n'a pas besoin d'être exact à 100%. Il faut juste que le public sente qu'il est sur un bateau".

L'avenir à l'horizon

Qu'attendre pour la suite de la série ? Il y a quelques années, Kraehn disait vouloir se contenter de récits complets (comme ce tome 15), bien que lui et Roberto Zaghi aient livré un diptyque auparavant. De là à refaire un cycle de quatre albums (comme le tout premier) ou trois (comme celui en Indochine, tomes 7 à 9), la question est en suspens. "Faire une histoire sur trois tomes permet de développer les personnages, mais il y a des contraintes éditoriales. J'ai là une histoire intéressante qui pourrait faire deux albums, peut-être trois en négociant avec Dargaud. Il faudrait alors que Roberto puisse les dessiner, et qu'on mette le premier au frigo pour sortir les trois à un rythme rapproché." Des choix à faire alors que l'auteur reconnaît que le lectorat a changé et que la patience n'est pas toujours présente. Cela dit, comme les vagues qui vont et viennent sur la plage, il n'est pas dit que le format sériel ne reprenne du poil de la bête. En tout cas, le duo créatif a bien l'intention de faire revenir Yann Calec : "Tramp continuera tant que Dieu me prête vie, que Roberto est d'accord et que le public nous lit." À voir vers quels flots la prochaine aventure le guidera.

Tramp : les Naufragés du Lavalette, de Jean-Charles Kraehn et Roberto Zaghi, Dargaud


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