Après la relance des Nouvelles éditions Actusf en 2023, la maison d’édition spécialisée dans les littératures de l’imaginaire s’est lancée fin 2025 dans la bande dessinée avec une nouvelle collection dédiée, Ithaque.
Si on remonte le temps, en 2019 une collection ActuSF Graphic avait été lancée pour réunir des livres illustrés mais cette fois, il s’agit de bandes dessinées, avec des achats de droits mais également des créations originales.
Pour en savoir plus sur cette collection, alors que le deuxième livre arrive le 19 février, Les Mille Verbes d’Alexandre Decrauze, je vous propose un entretien avec Jérôme Vincent, toujours à la tête de la partie éditoriale des Nouvelles éditions Actusf.
Ce premier livre, Fahrenheit, c’est un peu un livre symbolique. Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’adaptation de Victor Santos ?
J.V. : IIl a un style très hardboiled, très noir. Parfois, il tire sur de la BD comme on en faisait avant, avec des aplats de couleur… et ce sont des choses auxquelles je suis assez sensible. Et Victor a travaillé avec les ayants droit de Ray Bradbury, c’est assez fidèle au bouquin, il y a un vrai plaisir de relecture.
Je t’avoue que c’est aussi un livre symbolique parce que Bradbury l’a écrit dans les années 50, et il parle déjà de la disparition du livre au profit des écrans, de l’acculturation générale, et de gens qui résistent à une forme de pouvoir justement en mémorisant des livres. On ne peut pas faire mieux en termes de symbolique quand tu es dans le monde du livre.
Le dessin y était, le respect de l’œuvre y était, et en plus Victor Santos est adorable.
Cette nouvelle collection de BD au sein des Nouvelles éditions Actusf, c’est le cheval de Troie de ce retour ?
Jérôme Vincent : C’est tout à fait ça, un cheval de Troie. On est dans un grand cheval et on arrive [rires].
On a eu l’opportunité de pouvoir acheter les droits de ce Fahrenheit 451 par Victor Santos et petite exclu : on va aussi publier la traduction de l’adaptation BD de Je suis une légende de Richard Matheson.
On a aussi un autre projet avec Alexandre Decrauze, une BD de fantasy qui s’appelle Les Mille Verbes qui sort dans quelques jours.
Tu sais comment les éditeurs sont : trois BD = collection. On se lance donc sur une nouvelle collection. Après, ça a du sens parce que c’est une collection d’imaginaire, et ça fait 25 ans qu’on en fait chez ActuSF.
Je ne suis pas peu fier de faire la version française de Fahrenheit 451 et de Je suis une légende. J’adore la BD, j’ai même un podcast avec des copains qui s’appelle Dans ma bulle. Tout ça est donc quand même assez cohérent… et il y a du plaisir.
Il y aura achat de droit et création ?
J.V. : Oui, il y aura achat de droit et création. On est connu pour la science-fiction et la fantasy, donc a priori plutôt de l’imaginaire. On regarde d’autres BD, mais on y va petit à petit.
L’idée est d’en faire 3-,4, par an, on ne va pas non plus inonder le marché. Il faut que ce soit cohérent avec ce qu’on fait et avec les lecteurs et lectrices qui nous suivent.

Et il y aura un effet collection dans les formats ou ça dépend ?
J.V. : Alors c’est simple et c’est compliqué. J’aimerais bien qu’il y ait un effet collection dans les formats, mais acheter des droits, c’est aussi acheter des fichiers qui sont déjà dans un format particulier, et il faut respecter les œuvres.
C’est cool si on peut adapter, ce n’est pas très grave si on ne peut pas. Le format m’intéresse moins que d’avoir une cohérence de genre en disant : chez nous, c’est science-fiction, fantastique, fantasy.
En parallèle vous relancez les Nouvelles éditions Actusf après la fin des éditions Actusf. À part la bande dessinée, qu’est-ce qui va changer ?
J.V. : On a une nouvelle collection de novellas, Nagori, qui arrive, 6 sorties, 2 par 2 en 2026. Deux en février, deux en mai, deux en septembre, avec des auteurs et autrices qu’on connaît comme Jeanne-A Debats ou Katia Lanero Zamora. On laissera aussi la plume à des jeunes, trois nouveaux auteurs et autrices feront leurs premières armes là-dessus. Ça, ce sera notre grosse nouveauté.
En parallèle on va continuer nos deux axes : à la fois proposer des romans, et aussi des essais. On trouve très important de publier des livres qui réfléchissent à l’imaginaire. Tu as dans les mains notre titre sur le Steampunk où on se demande si aujourd’hui le Steampunk ne serait pas un peu réac’ ou un peu raciste… C’est des questions poil à gratter, mais derrière, cela permet d’ouvrir vraiment les sujets sans ignorer les problématiques du genre. Intellectuellement, je trouve ça intéressant.
Donc on a le Steampunk, on a un bouquin sur le Cyberpunk par Antoine Daer, Futurs No Future… est-ce que le Cyberpunk est encore valable aujourd’hui ?. Et puis on aura un livre sur l’histoire du roman Dracula par Adrien Party
J’y tiens parce que c’est une manière aussi d’organiser la mémoire des littératures de l’imaginaire. C’est un genre qui est très riche, qui a beaucoup de thématiques.

Dans le bilan que tu avais fait sur la fin de la maison, en évoquant la trésorerie, les sorties trop nombreuses, les retours. Comment tu as retravaillé ça dans un contexte où l’édition ne va pas super bien ?
J.V. : TTu le dis, il y a d’abord un contexte, et c’est vraiment très important de le poser. On a des problématiques de mise en place et de retour en librairie. On a des problématiques de lecteurs et de lectrices avec plein de choses qui ne sont pas inhérentes uniquement au monde de l’imaginaire, mais au monde de la littérature en général. La surproduction, la concurrence des loisirs etc. C’est le premier point.
On a donc décidé de faire moins de livres et de repartir de tout petit. Il ne faut pas oublier le fond et toute notre histoire, donc c’est une vraie réflexion permanente. Essayer de mieux identifier les collections, d’avoir des titres plus forts et d’être encore plus malin par rapport au marché.
À propos du livre d’Alain Grousset sur l’histoire de la SF, il y a des anecdotes, des coulisses. Pour un lancement, ça permet de donner de nouvelles bases ?

J.V. : Exactement, en tant que fan du genre et amateur de littérature de l’imaginaire depuis que je suis ado, c’est un peu le livre ultime. Il y a plein de choses qui me touchent dans ce bouquin-là.
D’abord parce que je crois qu’il n’y a pas de livre qui regorge autant d’anecdotes, de grandes histoires, de fondations de collections, de petits coups en douce que se sont fait de temps en temps des éditeurs… et puis plein de choses qu’on a oubliées, comme des collections ou des moments forts pour la SF.
Ça me touche aussi parce que c’est fait par Alain Grousset. Alain est plutôt un auteur jeunesse en littérature d’imaginaire, et c’est un énorme collectionneur. Il a lui-même vécu un certain nombre de choses. Il a fait un boulot de fou pour retrouver toute cette mémoire. Quand on est un peu vieux, comme moi, on retrouve des histoires qu’on connaissait sans forcément en connaître les sources, comme le passage de Dune chez Pocket, etc…
C’est passionnant, c’est essentiel, c’est un cadeau, vraiment, aux littératures de l’imaginaire. Il fallait faire ce livre-là parce qu’il n’y a pas d’équivalent. Ce n’est pas le plus simple financièrement parlant, on n’en fera jamais 8 000 exemplaires, mais il n’empêche que je trouve qu’il a un intérêt supérieur.
Et est-ce qu’il y aura une partie à venir pour les années 2000 ?

J.V. : C’est plus compliqué. J’aimerais bien, mais il y a deux choses à prendre en compte.
D’abord, Alain s’est arrêté dans les années 2000 parce qu’après, c’est l’explosion d’Internet. Il faudrait donc aller rechercher dans les revues des infos et des débats, mais aussi sur les forums, sur les blogs. Il y a encore plus de matière.
Aussi, c’est quand même l’histoire très proche, c’est dangereux parce qu’il faut avoir un petit peu de distance. À la rigueur 2000-2010. 2010 ça fait 15 ans, ce serait plutôt pas mal. 2010-2020 commence à être un peu touchy, mais j’aimerais bien qu’on s’y attaque un jour.
Retracer la mémoire de l’imaginaire, je trouve que c’est essentiel.
On vous conseille cette adaptation de Victor Santos pour redécouvrir Fahrenheit 451 avec ses aplats de noirs profonds et on attend avec curiosité l’album d’Alexandre Decrauze qui signe son premier projet. On s’écarte un peu de la bande dessinée mais coup de cœur aussi pour Petites Histoires de la Science-Fiction française d’Alain Grousset que je vous recommande si vous êtes lecteurice de SF.
Fahrenheit 451 de Victor Santos, Nouvelles éditions Actusf, coll. Ithaque
Les Mille Verbes d’Alexandre Decrauze, Nouvelles éditions Actusf, coll. Ithaque
Toutes les images sont © Nouvelles éditions Actusf












