Illustration de l'article
Critiques
par Thomas Mourier - le 26/03/2026
Partager :
par Thomas Mourier - le 26/03/2026

De plus en plus pauvres, isolés, épuisés, la situation des auteurices de bande dessinée s’aggrave encore

Dix ans après la première enquête des États Généraux de la Bande Dessinée, une nouvelle enquête nous alerte sur la situation de plus en plus précaire pour les artistes : revenus, santé, retraite, violences… la situation est alarmante et les pouvoirs publics bottent toujours en touche.

« Si on compare les revenus annuels médians des auteurs et des Français, on constate que les auteurs gagnent globalement beaucoup moins bien leur vie que l’ensemble des Français » peut-on lire dans cette enquête de 2026 qui met en lumière la paupérisation des auteurices dans un contexte où la bande dessinée vit un véritable âge d’or. 

En 4 chiffres vertigineux, vous pouvez vous faire une idée du fossé qui existe entre la réalité des auteurices de bande dessinée et le marché de la bande dessinée : 

  • en 2016, le marché de la BD c’était 458 millions d’euros (source), en 2025 c’est 837 millions d’euros (source). 
  • en 2016, 53 % des auteurices vivaient avec moins que le SMIC dont 36% en dessous du seuil de pauvreté (source), en 2025 c’est 55% des auteurs n’ont pas l’équivalent du SMIC et 37% vivent sous le seuil de pauvreté.(source). 


Avec leur échantillon, les auteurices de l’enquête estiment avoir 25% de la profession parmi les répondants, une proportion intéressante pour leur état des lieux, 10 ans après leur première enquête. Et la situation s’est aggravée côté rémunération, mais également dans les conditions de travail, la couverture santé, les violences ou encore leurs inquiétudes quant à pouvoir exercer sereinement son métier. 

Parmi les 4 000 auteurices en activité, les auteurices de l’enquête, Benoît Peeters, Denis Bajram et Valérie Mangin pour les États Généraux de la Bande Dessinée et Sylvain Aquatias, maître de conférences en sociologie à l’Université de Limoges ont montré que le profil de la profession avait évolué avec plus de femmes, moins de jeunes, plus de formation et moins d’isolement. 

© copyright 2014-2026 les États Généraux de la Bande Dessinée – Association loi 1901

Paupérisation, tâches non rémunérées et le mirage des droits d’auteurs

Derrière la magie du dessin, de la création d’univers et de mondes merveilleux se cache une réalité difficile, celle d’un métier mal encadré, où amateurs comme professionnels doivent cumuler plusieurs missions, boulots et tâches pour espérer avoir un salaire décent : 85 % fait autre chose pour gagner sa vie et seulement 37% peuvent se consacrer à la BD à plein temps. Ce travail salarié est nécessaire pour 23,2 % des auteurs et 30,2 % indiquent qu’ils ne pourraient pas vivre sans la solidarité nationale ou l’aide de leurs proches.

Un cercle vicieux qui empêche de se consacrer à plein temps, complété par les tâches parfois non rémunérées par les éditeurs comme la maquette, le lettrage, le scan des planches ; mais aussi les séances de dédicaces puisque seulement 22 manifestations en France proposent un forfait de rémunération. 71 % indiquent avoir été rémunérés au moins une fois, mais pas forcément au tarif recommandé (255 €), il sont seulement 12,6 %. Il faut ajouter que 59,7 % des artistes n’ont jamais touché de droits de monstration pour leurs expositions. 

À cela, l’enquête rappelle que les auteurices travaillent en majorité bien plus que 35 heures et souvent le week-end (⅓ indique travailler tous les week-ends et ça monte à 88,6% pour au moins un week-end par mois). Mais aussi que 51% travaillent pendant leurs vacances, et ça monte à 89,3% qui travaillent occasionnellement. Et surtout qu’en l’absence de statut, ils n’ont pas de congés payés, ce qui explique ces chiffres. 

Côté retraite, 48 % des auteurs en âge de prendre leur retraite ne le font pas, « ignorant probablement leur droit à cumuler pension de retraite et revenus d’auteur. » 

En ce qui concerne les droits d’auteurs, on apprend que 53% des auteurices n’en touchent pas après avances et ça monte à 68,1 % qui indiquent que cette part est insignifiante dans leurs revenus,  seulement 16% déclarent que ces droits sont importants. Cette donnée, croisé avec celle qui indique que seul ⅓ des auteurices interrogé.e.s tirent 75 à 100% de leurs revenus de la BD, montre bien la précarité des artistes dans ce marché qui donne l’illusion de les favoriser. Même avec des albums en librairie, des interviews ou des séances de dédicaces, les auteurices que vous lisez ne vivent pas forcément de la bande dessinée et ne peuvent pas entièrement s’y consacrer. 

© copyright 2014-2026 les États Généraux de la Bande Dessinée – Association loi 1901

Plus de femmes, mais plus précaires 

La profession se féminise, avec 36% de femmes en 2025 contre 27% en 2025, mais comme le souligne l’un des auteurs de l’enquête Benoît Peeters « Féminisation rime avec précarisation  » dans une interview accordée à Adrien Le Gal et Frédéric Potet « On s’est tous réjouis de la féminisation, qui a donné naissance à des œuvres importantes. Les illustratrices jeunesse étaient habituées à vivre moins bien que les hommes, mais en passant à la BD, elles ont gardé cette fragilité. » (source)

Les autrices sont plus touchées par la précarité, près de la moitié d’entre elles sont sous le seuil de pauvreté en 2025 et déclarent moins de revenus tirés de la bande dessinée ; mais aussi ont moins d’avances sur droits et des droits d’auteurs plus faibles. 

En plus de la précarité, les autrices sont soumises à d’autres formes de violences, on peut lire que 21,7 % d’entre elles ont été victimes de violences sexistes ou sexuelles. À ce sujet, vous pouvez consulter le compte du collectif MeTooBD qui publie des témoignages et lutte contre les violences et les harcèlements sexistes et sexuels dans le milieu de la bande dessinée. 

© copyright 2014-2026 les États Généraux de la Bande Dessinée – Association loi 1901

Une jeunesse sacrifiée ? 

Un autre changement s’opère dans le profil des auteurices de bande dessinée, celui des vocations, moins de jeunes auteurices 42 % ont moins de 40 ans en 2025 contre 56% en 2025. 

Crise de vocation, paupérisation, avenir incertain, l’enquête propose quelques pistes à travers les chiffres : « Le fait d’être en autonomie financière est lié au fait d’avoir 40 ans et plus (79 % des 40 ans et plus sont autonomes, PEM positif) alors que le fait d’être en autonomie précaire ou de ne pas être autonome est lié au fait d’avoir moins de 40 ans (36 % des moins de 40 ans sont en autonomie précaire et 7,2 % ne sont pas autonomes, PEM positif dans les deux cas) »

Une autre donnée intéressante est celle du capital économique et de la sélection par l’argent avec l’émergence des écoles de bande dessinée, payantes, chères et qui deviennent un passage obligé pour se démarquer dans un milieu saturé. Des données qui indiquent que les jeunes auteurices viennent moins de tous les horizons sociaux-économiques mais plutôt de milieu favorisé, suivant une logique qui existe déjà au cinéma selon Rob Grams où se sont les milieux bourgeois qui dominent pour accéder à certaines professions et petit à petit façonnent le regard (source) et où les étudiants des établissements artistiques et culturels provenaient à près de 38% des « classes supérieures » (cadres, professions libérales, professions intellectuelles supérieures et chefs d’entreprise) dans le dernier rapport du Ministère de la Culture (source).

© copyright 2014-2026 les États Généraux de la Bande Dessinée – Association loi 1901

Santé mentale et conditions de travail  

Dans la partie sur les conditions de travail, on voit que le surmenage professionnel, les heures supplémentaires, le travail du week-end étaient des données importantes pour comprendre que c’était malheureusement une norme dans ce métier doublé de « l’incapacité à faire valoir ses droits sociaux (arrêts maladie, congés maternité/paternité) ».

On apprend qu’un ¼ des auteurices à déjà souffert de burn-out ou de dépression avec traitement ou arrêt médical associé. A cela il faut ajouter le harcèlement au travail venant de la profession, de co-auteurices ou d’éditeurices ; et les violences sexistes et sexuelles mentionnées plus haut. 

© copyright 2014-2026 les États Généraux de la Bande Dessinée – Association loi 1901

Une profession plus critique, plus organisée 

Dans ce contexte, l’enquête souligne aussi la volonté des auteurices de se fédérer et de mieux s’organiser : 54% des artistes se adhérent à un syndicat contre seulement 26% en 2025. 

À cela s’ajoutent 52,5% des autreurices qui estiment être mal traités par le secteur de l’édition (même s’ils s’entendent bien humainement avec leurs responsables éditoriaux à 86%) et surtout une défiance envers l’État où 82,4% estiment que les pouvoirs publics n’agissent pas malgré les alertes, les rapports. 

© copyright 2014-2026 les États Généraux de la Bande Dessinée – Association loi 1901

En France, pas de statuts pour les artistes 

Les professionnels, syndicats et politiques alertent depuis des années sur les conditions difficiles des artistes-auteurs qui n’ont aujourd’hui aucun statut ni continuité de revenus. En 2020, les auteurices avaient été les grand.e.s oublié.e.s de « l’année de la BD » (source

En décembre 2025, le Sénat a rejeté la Proposition de loi visant à garantir la continuité des revenus des artistes auteurs (source) dans un contexte où les auteurices dépendent de plus en plus des festivals, événements et ateliers pour avoir un complément de revenus.  

Défavorable à cette proposition de loi visant à garantir la continuité des revenus des artistes auteurs, la ministre de la Culture Rachida Dati a indiqué avoir commandé une mission d’expertise « sur les enjeux de rémunération », « couverture sociale », « la gestion des aléas de rémunération » et « les risques de sortie de métier » pour la fin du mois d’avril 2026. (source)

Le statut des artistes auteurs est renvoyé pour une énième mission de consultation alors que sur le site Continuité des Revenus, des collectifs d’auteurices rappellent que « La France accuse un retard inquiétant. Le Parlement européen a rappelé en 2023 que les artistes doivent, comme tous les travailleurs, bénéficier d’un salaire minimum, de congés payés, d’une protection contre les accidents du travail, de pensions contributives et d’allocations chômage. Plusieurs pays ont déjà avancé en ce sens : la Belgique a intégré les artistes dans l’assurance chômage. Rien ne justifie que la France reste à l’écart plus longtemps. »

© copyright 2014-2026 les États Généraux de la Bande Dessinée – Association loi 1901

Et aujourd’hui, ce rapport des États Généraux de la Bande Dessinée précise ces problématiques que vous pouvez consulter en intégralité ici. Il est indispensable de s’informer, de le faire circuler autour de vous pour alerter sur cette situation, mais aussi d’interpeller, en tant que lecteurices, les maisons d’édition sur les conditions, avances, contrats, de questionner les festivals sur les conditions de rémunération ou encore d’interpeller vos élu.e.s pour soutenir la profession qui demande un véritable statut.

À lire aussi : Effondrement programmé : comment la loi de finances pour 2026 menace l’industrie du livre et de la BD 

Commentaires

Connectez-vous pour commenter
Abonnez-vous à la newsletter !
Le meilleur de l'actualité BD directement dans votre boîte mail