Jouant sur les codes du récit initiatique, de la vacuité de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte face aux générations précédentes, Salomé Lahoche se sert de la figure de la sorcière pour dépeindre un mal-être de la jeunesse face à l’effondrement du monde et aux non-réactions de ses aînés : « Je voulais que ce soit une histoire fantastique avec situation initiale, éléments perturbateurs… mais je n’avais pas envie qu’il y ait vraiment d’antagoniste et que l’antagoniste ce soit la société. C’est un livre assez politique. »
Salomé Lahoche est venue présenter son livre au Pop Women Festival, début mars, je vous propose un coup de cœur agrémenté d’extraits de la rencontre pour découvrir Ancolie et les coulisses de cet album.
Toujours le monstre de l’autre
Autour du thème des monstres, qui était au cœur de cette rencontre, Salomé Lahoche évoque ses influences : « Je pense que j’avais envie qu’il y ait un peu une vibe American Horror Story saison 3 Coven, avec des sorcières un peu pouffes. »
Quant à l’influence de Simon Hanselmann, elle confie « quand j’ai fait Ancolie je me suis dit je fais Megg, Mogg and Owl mais version bourgeoise. […] Megg est assez monstrueuse, mais pas parce que c’est une sorcière, parce que c’est vraiment un être humain déplorable et plein de défauts. »
Aux origines du projet, il y avait déjà cette double intention d’en faire une « mauvaise humaine et une mauvaise sorcière. » Elle raconte « J’avais participé à un concours quand j’étais étudiante, il fallait faire 5 pages, j’avais envie de faire une histoire avec une sorcière parce que c’était rigolo. Au départ je m’étais imaginé que ce serait une petite fille et finalement je suis partie sur une jeune femme un peu horrible. »

Et cette fille horrible se dévoile sous toutes les coutures. Dans un monde où sorciers et sorcières, vampires, loups-garous et elfes se comportent comme la jeunesse dorée d’un monde étrangement proche du nôtre, Ancolie détonne par son cynisme et son je-m’en-foutisme permanent. « Je l’imagine comme une sorcière un peu nulle. Au niveau de ses pouvoirs et tout, elle n’est pas très forte. »
Pour dépeindre cet univers pas si éloigné du nôtre, elle dessine à la plume tout en variations, passant de visages semi-réalistes à des personnages grotesques, et parsemant ses cases de détails amusants ou très graphiques.
Les décors ne sont jamais neutres et contrastent avec des effets plus spontanés dans la construction des planches, où surgissent textes, listes, inserts jusqu’aux planches de fin très iconiques.
Les couleurs sont réalisées par Thaïs Guimard et apportent une touche pop avec des grands aplats de couleurs tranchées ou épaulant la dessinatrice dans sa recherche de détails foisonnants dans les scènes d’intérieurs ou de nuit.
Certaines cases sont travaillées comme de petites illustrations, du sabbat des sorcières à cette vignette avec la toile d’araignée au premier plan, puis d’autres sont parsemées de petits médaillons insérants Ancolie autour de qui tout tourne.
Un conte politique

Lors de la table ronde, la question du personnage féminin, badass, est venue dans la discussion. Ce personnage d’Ancolie a un côté borderline ou cynique qui la démarque dans un monde qui pourrait être féérique mais Salomé Lahoche écarte ce qualificatif de badass qui peut être « une autre forme de male gaze » avec des héroïnes fortes, en apparence, sur lesquelles on calque les mêmes caractéristiques que les héros masculins, où ce sont « toujours les mêmes critères de genre : pour impressionner un homme, il faut faire la même chose qu’un homme, être plus fort que lui, ce qui est absurde. »
Anti-héroïne, elle sert de catalyseur pour cette histoire, comme dans Ernestine, sa fiction précédente. À travers ces jeunes protagonistes décapantes, la dessinatrice peut mettre en scène des problématiques sociétales, générationnelles et politiques. « Comme il y a beaucoup moins d’argent en jeu dans la bande dessinée que dans le cinéma, je pense que ça peut être le laboratoire de bizarreries. »
Dans ses recueils de strips autobiographiques, La vie est une corvée puis Peur de mourir mais flemme de vivre, elle met en scène son quotidien de jeune femme pour en faire ressortir les injonctions, le sexisme, la précarisation et le mal-être de la Gen Z. Dans Ancolie, derrière la fiction : le monde va mal aussi et c’est cette jeune sorcière qui « est sommée de faire quelque chose d’utile et d’arrêter d’utiliser ses pouvoirs qu’à des fins égoïstes. Elle se demande comment sauver le monde. »
Peut-être avec de la compassion, se demande la jeune sorcière qui va se lancer dans une quête un peu décalée pour retrouver une part de son humanité. Entre satire sociale et laboratoire graphique, ce nouvel album montre un peu plus le grand talent de Salomé Lahoche.
Ancolie de Salomé Lahoche, Glénat
Couleurs de Thaïs Guimard
Image principale : Salomé Lahoche, avec le micro, lors de la rencontre au Pop Women Festival, avec Taous Merakchi, Anaïs Bordages & Chloé Thibaud / Photo©Thomas Mourier
Toutes les planches sont ©Salomé Lahoche / Glénat





