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Critiques
par Thomas Mourier - le 10/04/2026
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par Thomas Mourier - le 10/04/2026

« Tout le monde a besoin de relations profondes » Rencontre avec Mirion Malle pour Le Problème avec les fantômes

Après sa trilogie sur les violences sexuelles, les comportements abusifs et la guérison, Mirion Malle nous propose un livre lumineux sur le deuil, l’amitié et les dynamiques de groupe avec l’apparition de ce fantôme énigmatique qui vient bouleverser le quotidien d’un groupe d’ami.e.s.

Mirion Malle (au centre) sur la scène du Pop Women Festival / Photo ©Thomas Mourier

En quelques livres, Mirion Malle a installé un univers bien à elle, porté par ses personnages très incarnés, des dialogues qui touchent juste et un trait très libre qui joue sur l’intensité, le réalisme ou les proportions. 

Dans les thématiques, une constante, l’amitié. Et l’autrice la questionne à chaque nouvelle histoire à travers des dynamiques différentes, des problématiques et des parcours de vie. Dans ce nouveau livre, elle explore le deuil et ses personnages questionnent aussi bien cette affliction que d’autres formes de deuil comme l’éloignement, la culpabilité ou la torpeur.

Depuis peu, Irène vit avec un fantôme, celui de Caleb, un proche récemment décédé qui s’était un peu éloigné. Irène cherche à comprendre et s’habitue à la présence de ce fantôme discret et ce n’est que lors d’un apéro qu’elle dévoile à ses amies, Anne, Marie-Pierre et Nour, l’existence de celui-ci. Cette révélation provoque un électrochoc qui va les amener à se remettre chacune en question et éprouver leur amitié.

Mirion Malle est venue présenter son livre au Pop Women Festival, début mars, je vous propose un coup de cœur agrémenté d’extraits de la rencontre pour découvrir Le Problème avec les fantômes et les coulisses de cet album. 

« Comment réagirait-on face à l’incongru ? Ce sont de vraies questions qui m’habitent »

Dans Le Problème avec les fantômes, on découvre plusieurs voix, plusieurs manières de réagir à cette annonce. Et la dessinatrice creuse chaque personnage pour comprendre leurs réactions individuelles et collectives, pour mettre en lumière plusieurs formes de deuil. Elle souligne « j’avais envie de resituer dans cette histoire de deuil, le groupe et l’amitié. Et pas dans un truc “on se guérit” mais comment est-ce qu’on se guérit ? Comment est-ce qu’on s’aide ? »

Mirion Malle donne à voir la dichotomie entre l’apaisement d’Irène, qui profite de cette apparition, et la tension, la colère ou la tristesse que ça provoque chez ses amies. Des situations intriquées pour en explorer toutes les facettes de manière organique en laissant de côté la partie fantastique : « Le fantôme ne lui dit aucune chose qu’elle ne peut pas savoir » Une manière de laisser les lecteurices s’approprier cette thématique « je trouvais intéressant que tout le monde puisse avoir sa lecture : parce que j’ai mon rapport aux choses qui est très cartésien mais il y a des gens qui peuvent avoir besoin ou envie de voir des choses plus spirituelles. »

En introduisant cet élément fantastique, bizarre dans un récit très quotidien, la dessinatrice parle aussi de confiance, de réfléchir à la manière dont on accepte ce que nous disent les autres : « imaginons tu dis à tes potes “eh j’ai vu un fantôme” comment ils réagissent ? » 

Extrait de l’album / ©Mirion Malle / Glénat

Pour cette histoire, elle opte pour un récit choral. Irène, Anne, Marie-Pierre, Nour sont un échantillon test qui nous amènent à nous poser nous-même des questions face à leurs réactions, à leurs personnalités, à ce qu’ils incarnent et à la manière dont ils sont liés. Chaque personnage incarne une facette du deuil « Irène, c’est la culpabilité, Nour c’est celle qui prend soin, Anne c’est la colère et le personnage de Marie-Pierre c’est l’ambivalence du deuil amoureux qui se mélange avec le deuil d’une personne. »

Et toutes ont leur moment, seules, dans l’intimité du couple, ou en groupe, là où la sincérité est la plus forte. « Je voulais qu’il y ait un couple parce que mine de rien dans l’intimité du couple on se permet de dire des choses qu’on dirait pas dans un groupe.»

«  Dans ma vie, les relations sont vraiment la source principale de lumière et d’espoir »

Extrait de l’album / ©Mirion Malle / Glénat

Quel que soit le sujet, dans chacun de ses livres, Mirion Malle creuse un sillon en filigrane, celui des relations amicale et des dynamiques de groupe. Un regard sur la fiction où souvent la norme de la mise en scène de l’amitié est pensée par et pour des «hommes hétérosexuels cisgenre comme les buddy movies» et qu’il manque d’autres représentations sur toutes les pluralités d’amitiés : « En tant que personne queer, nos amitiés aussi existent dans une hiérarchie différente, —ça veut pas dire que dans les les personnes hétérosexuelles n’ont pas des amitiés importantes, et je crois que justement, en ce moment, il y a de plus en plus ce poids de l’amitié, dans le bien-être. Mais c’est vrai qu’il y a pas ce truc du couple qui est au-dessus du reste.»

« Tout le monde a besoin de relations profondes.» Une question très politique, rarement développée dans la fiction et les livres de Mirion Malle s’emparent au milieu d’autres sujets, avec beaucoup de justesse. À ce sujet, elle conseille le livre d’Alice Raybaud, Nos puissantes amitiés, qui décrypte ce choix de société tourné vers le couple où les amitiés sont reléguées à l’adolescence.

Elle s’étonne d’ailleurs qu’on lui dise souvent que les relations qu’elle met en scène soient presque utopiques « Alors que j’essaie justement que ça ne le soit pas !» et propose une piste de réflexion « Je crois aussi que souvent on me dit ça de façon un peu accusatrice parce que c’est des groupes de lesbiennes ». 

Et à celles & ceux qui pourraient lui reprocher une forme de naïveté, elle anticipe l’objection  « je suis extrêmement radicale politiquement à côté de ça, mais je crois que justement cette radicalité de la pensée, elle doit aller avec une certaine douceur de la forme, du groupe et des endroits de repos.»

Extrait de l’album / ©Mirion Malle / Glénat

Sur le réalisme et le côté très ancré dans la réalité de ses livres, elle rappelle un fondamental souvent mis de côté quand on parle d’autrice « tout ce qu’on écrit, ça vient de nous. Ça veut pas dire que c’est autobiographique, attention —je le dis tout le temps mais parce que c’est vrai » et ironise « dès que tu es une femme et que tu écris un truc, forcément c’est autobiographique parce que tu ne peux pas inventer. »

Une mécanique bien documentée par Lili Loofbourow dans The Male Glance où la journaliste américaine souligne que lors de la réception des oeuvres, les oeuvres des femmes sont soumises à une grille de lecture particulière que Mirion Malle reformule avec ironie « quand une femme fait une œuvre, les gens sont en mode « ouh là là, coup de bol » ! Et puis : « les femmes elles sont dans la sensibilité blablabla, les hommes ils sont dans le travail et la création ».» 

Mirion Malle fait le lien avec ses réflexions « c’est très étrange de biologiser d’ailleurs l’écriture » de son côté, elle cherche l’inspiration dans le quotidien «  je trouve ça trop intéressant et passionnant de parler avec plein de gens pour comprendre comment les choses que l’on vit vont ensuite impacter notre écriture. » 

Extrait de l’album / ©Mirion Malle / Glénat

Sur l’autobiographie elle précise quand même que la BD « est le médium parfait pour l’autobio, c’est des images et des mots directement du cerveau à la main, il y a quelque chose de très direct.» et tempère « Tu peux vraiment te raconter énormément, mais c’est aussi très vulnérabilisant, les gens ont l’extrait qu’on leur donne sans tout le contexte autour, comme toute autobiographie. Les gens vont la voir comme un tout alors que ce n’est qu’une partie. »

Elle conclut « Dans la fiction, tu peux beaucoup plus mettre de toi à des endroits où tu peux te permettre de mieux situer le contexte, de le placer dans un univers fermé, que l’autobio ne permet pas, mais c’est aussi toute la beauté de l’autobio. Je ne dis pas que l’un est supérieur à l’autre, c’est juste un rapport très différent

« La bande dessinée je l’écris vraiment en dessinant.»

Extrait de l’album / ©Mirion Malle / Glénat

Si ce livre sort en 2025, c’est une des premières fictions qu’elle a imaginé et réalisé en fanzine lors de son arrivée au Canada il y a quelques années, où la scène du fanzine est plus développée. En parallèle de ses premières bandes dessinées, elle a suivi un cursus universitaire et obtenu un master en cinéma en recherche et création en vue d’écrire des scénarios de films. Mais elle met cette histoire de côté quand elle voit la complexité des financements et le peu de compréhension des décideurs qui essaient de tout étiqueter et qui ne comprennent pas bien le projet. « Quoi y a des LGBT dedans ? Mais trop marrant, bah ça parle pas de coming out pourtant »

Elle enchainera sur C’est comme ça que je disparais, Adieu triste amour et Clémence en colère avant de revenir à ce récit sur instagram et que l’éditrice Julia Souchal la repère et lui propose de la développer. Elle parle de sa méthode aussi « dans mes premiers fanzines, ça m’est arrivé de dessiner des personnages et de me dire « ah j’aimerais raconter une histoire autour« »

Graphiquement, elle joue avec l’alternance de poses très théâtrales, proportions décalées, postures soignées qui donnent un côté très vivant à ses personnages. En contraste avec la palette de couleur plutôt pastel, doux, le fantôme est jaune avec un pantone qui le distingue un peu des autres couleurs, comme s’il n’était pas sur le même plan. 

Elle pioche aussi dans ses influences manga et des codes graphiques qui lui sont propres pour matérialiser directement certaines émotions, créer des ruptures et du rythme. Dans ces planches les décors disparaissent au profit de la couleur et du travail sur la lumière très présent. 

Recherches de l’autrice sur son Instagram / ©Mirion Malle

« Dans mon écriture, il y a des fois des choses très spontanées où vraiment je le vis comme de la catharsis, genre j’ai un truc et là j’écris, mais c’est rare que j’écrive ou dessine tout de suite.» Elle dévoile avoir une méthode plutôt organique, « la bande dessinée je l’écris vraiment en dessinant. Même si j’écris des bribes pour commencer l’histoire, j’ai besoin de faire du storyboard. » Elle se sert de son quotidien, de ce qu’elle voit pour réfléchir à ses personnages sans pour autant leur créer de backstory « ils ont un début, une fin, ils ne sont pas des vraies personnes. Je ne crois pas du tout au fait qu’ils existent en dehors de l’histoire.» 

Dans ses livres une grande attention est portée aux dialogues et quand on l’interroge à ce sujet elle explique les imaginer parler, quels sont leurs tics de langages en gardant un langage oral sans tomber dans les clichés d’écriture. Le rythme est maîtrisé, avec des moments de respiration et des passages forts comme des monologues ou un savoureux roast funéraire. 

Pour terminer cet échange, elle explique que pour elle, c’est plutôt nocif de mettre la création au-dessus du reste et de rester figé dans l’image de l’artiste torturé ou de l’artiste tout-puissant « La création, elle est à plein d’endroits différents, et je crois que ça aide vraiment à réfléchir aux choses auxquelles on veut réfléchir.»

Après avoir commencé avec des bandes dessinées didactiques Commando Culotte, Les règles… Quelle aventure !—et plus tard La Ligue des Super Féministes et Sous nos yeux. Petit manifeste pour une révolution du regard et à paraitre ce 17 avril : Mes réseaux, mon genre et moi— Mirion Malle a publié une trilogie informelle C’est comme ça que je disparais, Adieu triste amour et Clémence en colère et ouvre un nouveau chapitre avec ce dernier livre qui est nourri des livres précédents et où l’autrice continue d’explorer ses thématiques fétiches et teste de nouvelles pistes graphiques.

« Écrire c’est vraiment la chose qui me rend le plus heureuse et des fois la plus tourmentée possible» On veut bien la croire et l’accompagner pour ses prochains livres.

Le Problème avec les fantômes de Mirion Malle, Glénat


Toutes les images sont ©Mirion Malle / Glénat
Photos ©Thomas Mourier

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