On avait adoré son premier livre Flipette et Vénère [lire le coup de cœur ici] et son court-métrage Pépé le Morse (récompensé par le César du meilleur court-métrage d’animation en 2018) et depuis Lucrèce Andreae n’avait plus rien publié. Elle revient cette année avec Amère où on découvre pourquoi elle a dû mettre sa carrière en pause et comment sa vie a été complètement bouleversée à la naissance de sa fille.
Un livre difficile qui, pour elle, a été « un besoin viscéral de cracher mon histoire d’une part pour m’en libérer, pour la comprendre, pour la décortiquer presque intellectuellement, presque sous un prisme logique, pour en tirer des leçons et que ça n’arrive plus jamais. »
Lucrèce Andreae est venue présenter son livre au Pop Women Festival, début mars, je vous propose un coup de cœur agrémenté d’extraits de la rencontre pour découvrir Amère et les coulisses de cet album.
Une jeune mère de plus en plus isolée
On découvre Garance et Nathan, alter-egos de l’autrice et son ex-compagnon qui vivent ensemble depuis 10 ans et pensent à avoir un enfant. Tout semble aller pour le mieux, jusqu’à l’arrivée de leur fille et de la réalité qui leur tombe dessus : « on va dire que j’introduis en faisant un tableau idéalisé de ce que je me figurais quand je serais maman. Et dès la deuxième journée, en présence de mon enfant, il y a tout qui dégringole. »

Toute l’expérience de la maternité, du couple et de l’arrivée de l’enfant déstabilise la jeune maman, car rien ne colle avec l’attente, avec ce qu’elle espérait ou ce qu’on lui avait raconté, « tout l’album n’est qu’une tentative de remontée de pente, rechute très profonde, tentative, rechute, tentative, rechute. »
Pire, tandis qu’elle sacrifie sa vie professionnelle, son sommeil ou son bien-être : « J’ai raconté à quel point j’avais pu réaliser que la cellule familiale pouvait être un lieu de torture. Je pensais que ça pouvait l’être qu’au sujet des enfants, j’ai réalisé non seulement que ça pouvait l’être pour les mères, mais qu’en plus ça pouvait être venu de l’intérieur. »
Un cycle de problèmes, fatigue, culpabilité se met en place face aux difficultés d’élever un enfant en étant isolée et en essayant de coller aux injonctions nombreuses sur la parentalité, le couple et le développement de l’enfant. « J’ai été ma pire bourreau ! Ce n’est pas mon ex-conjoint qui m’a démolie, ce n’est pas mon enfant qui m’a fait subir sa tyrannie, non c’est moi-même ! (Rires) »
Se défaire des injonctions
À travers les planches d’Amère, le personnage partage son quotidien de mère où on peut ressentir « à quel point les pressions multiples et contradictoires ne nous laissent jamais en paix quand on est une maman. »

De par son éducation, Lucrèce Andreae évoque sa mère et un idéal auquel elle aspirait en miroir : «j’étais hyper tiraillée entre lui en vouloir vraiment parce qu’elle n’est pas pour rien non plus aux idéaux faramineux que j’avais dans la tête quant à être maman, quant au rôle d’une femme —quant au sens que peut donner à la vie d’une femme le fait d’avoir un enfant— la source d’amour inépuisable qu’on peut y trouver… » sans pour autant lui faire un portrait à charge «mon objectif était tellement de me libérer de toutes ces injonctions.»
L’autrice dévoile surtout toutes les facettes de l’éducation positive et du choc qu’elle a ressenti quand elle a découvert que ce terme recouvre différentes réalités, courants et pensées qui n’étaient pas forcément reconnus par la science. «L’aboutissement de mon album est de comprendre les raisons sociologiques qui expliquent tout ce phénomène d’ultra idéaliser un enfant, d’ultra dramatiser les dangers de notre époque, d’ultra exacerber la performance qu’on veut faire.»
Un isolement au cœur de cette nouvelle parentalité, en réaction aux méthodes précédentes qui est doublé ici par un isolement dans le couple tandis que son conjoint se concentre essentiellement sur sa carrière : «le truc extrêmement invisibilisé de mon mec qui était relativement passif dans l’affaire, qui me laissait diriger tout, qui suivait les règles que je lui en donnais et qui s’est révélé —je m’en suis rendu compte 5 ans après quand même— une part très toxique de ce mécanisme global de torture de moi-même. Voilà c’est une petite mise en garde que j’ai faite avec mon bouquin. »
Un journal de bord sans crayonnés ni retouches
Pour affronter ce réel difficile, Lucrèce Andreae propose un album au graphisme singulier qui oscille entre cartoon et caricatures, entre croquis rapides et métaphores incarnées, « c’est un peu une explosion d’émotions et je pense que c’était le côté très libérateur et cathartique de tout exagérer !»

Un dessin aux feutres Posca, qui s’affranchit des cases et se présente comme un journal intime ou un carnet de bord où le dessin n’a de règles que celles de représenter au mieux les émotions et laisse une place à l’humour. «Ça me faisait beaucoup de bien, j’avais tellement gardé en moi des choses très lourdes, très dures, très montagnes russes que de les exprimer au grand jour, très exagérées qui en deviennent risibles du coup. Dessiner des bouches énormes, des torrents de larmes, des personnages qui tombent par terre à bout, avec les yeux comme ça et la bave qui coule et tout… en faire des émojis !»
Si vous avez lu Flipette et Vénère, vous voyez instantanément l’écart entre les deux approches graphiques : « j’avais un côté “ben vas-y il faut que ça sorte” avec des dessins complètement barjo que je n’ai jamais dessinés comme ça avec trois taches de couleurs, avec des bouches énormes, avec des proportions dingues fluctuantes et tout. Pas de cases, pas de décor, vraiment le minimum. Ça faisait partie du processus libérateur. »
Une approche qui lui permet de se livrer avec un filtre évacuer dépasser la pudeur —comme les pseudos qui lui permettent de mettre de la distance même si c’est assumé comme son expérience— avec un «lâcher-prise qui m’était nécessaire pour vivre ma parentalité plus sereinement. Je m’étais tellement mis la pression à performer, à être bien, à me contrôler, à pas dire un mot plus haut qu’un autre et tout que me sortir de ça c’était arrêter de me contrôler…»
Sortir du silence et de l’isolement
Un album témoignage qui permet à l’autrice de se questionner, chercher et d’approfondir ces sujets sans en faire un documentaire, mais en proposant un parcours personnel qui peut parler à beaucoup sur les relations qui peuvent être plus complexes que prévu avec les enfants : «mon cheminement a été une longue acceptation très douloureuse que la dureté faisait partie de l’affaire. Qu’elle était normale, que tout le monde la vivait et qu’il fallait arrêter de croire que c’était incompatible avec l’amour.»

Une démarche qui lui a permis de sortir de l’isolement et de revenir vers le collectif : «si je m’étais un peu reposée sur d’autres gens, si j’étais un peu partie du principe que tout le monde amène sa petite couche d’éducation à un enfant et que tout ne repose pas sur les deux parents principaux —et surtout la mère— ça m’aurait aidé à lâcher du lest. »
Une catharsis pour se comprendre et repartir sur une situation plus apaisée, avec une forme d’équilibre avec sa fille aujourd’hui : «je ne peux pas gérer toute seule donc il faut bien que je m’appuie un peu plus sur les autres. Et voyant mes propres difficultés, mes propres failles, il vaut mieux, des fois, laisser gérer un peu d’autres qui sont qui sont plus frais, plus dispos et qui sont dans d’autres endroits de vie. Je l’expérimente chaque jour et c’est super. »
Un partage d’expérience sincère —«si quelqu’un peut bénéficier de ces humbles leçons, c’était tout gagné »— qui ouvre une porte pour mieux comprendre et épauler les jeunes parents.
En plus de cet album, son retour artistique se fait également avec un projet de long-métrage, Bergeronnette, dont le pitch a remporté le Prix SACD en 2024 et qui est en cours de développement (vous pouvez voir quelques images de la production ici).
Amère de Lucrèce Andreae, Delcourt
Tous les visuels sont ©Lucrèce Andreae / Delcourt











