
Une rencontre précédée d’une visite guidée de l’exposition «Alison Bechdel — On s’est bien amusé malgré tout » à la médiathèque Jean Falala, à Reims, que vous pouvez voir jusqu’au 28 mars 2026.
Interrogée par Marguerite Demoëte, commissaire de cette exposition, Alison Bechdel en explique le titre qui provient de la dédicace qui ouvre son livre Fun Home. « À ma famille, à mon père, ma mère et mes frères : c’était drôle malgré tout ce qu’on a traversé. » Et je suis très touchée qu’on ait repris ce titre pour cette exposition, mais je pense qu’il parle également de l’ensemble de mon œuvre —pas seulement de Fun Home— parce que j’essaie dans mon œuvre de combiner les aspects plus sombres avec un aspect plus léger et humoristique. »
L’exposition démarre par le travail au long cours de l’autrice, Dykes To Watch Out For traduit en Gouines à Suivre en français (dont une version essentielle est proposée en français chez Même Pas Mal), l’autrice dit quelques mots sur la série qui l’a accompagnée une grande partie de sa carrière : « j’ai toujours essayé de représenter des personnages qui ne soient pas des stéréotypes —même si, par certains égards, ce sont des stéréotypes, mais pas seulement— ce sont des individus, des personnes très complexes. »

On avance dans la pièce dédiée à ses deux memoirs : sur son père, Fun Home et celui sur sa mère, C’est toi ma maman ?. Puis sur Le Secret de force surhumaine [Coup de cœur à lire ici] qui conclut cette trilogie informelle sur la famille : « Après avoir écrit sur mes deux parents, je ne savais pas vraiment quelle était la suite naturelle. Il n’y avait rien d’autre qui me tenait tant à cœur à part l’exercice physique et la manière dont cela m’aide à transcender nos soucis terrestres. »
La dernière partie était consacrée au test dit de Bechdel, Marguerite Demoëte souligne « c’était vraiment une volonté du Pop Women Festival : l’idée était d’aller illustrer aussi le propos dans l’essai mené par Iris Brey. Pour raconter qu’elle avait été l’histoire du fameux test dit de Bechdel ou de Bechdel-Wallace, d’aller raconter sa genèse, d’aller lui rendre son historicité, et surtout d’avoir aussi le regard d’Alison sur quelque chose qui a échappé à son œuvre.»
L’exposition n’est pas seulement une ballade dans l’œuvre d’Alison Bechdel, elle a été conçue comme un prolongement visuel de l’essai d’Iris Brey La véritable histoire du Test de Bechdel, une manière de redécouvrir ce test, ces implications et sa planche originelle.
La Véritable Histoire du test de Bechdel
Dans cet essai, Iris Brey revient sur les origines de ce test avant de compléter par ses recherches et réflexions. «Cette histoire de test, c’est quelque chose qui me donne de l’espoir. Au début, il y a 40 ans, c’était une blague entre lesbiennes féministes, et maintenant c’est passé dans la culture populaire.» Détaille Alison Bechdel à Laurence Le Saux qui mène la discussion en public.
Iris Brey revient sur les origines de cet essai : «L’idée de départ quand on m’a proposé d’écrire ce livre, c’était de comprendre comment on passe d’une planche de BD à un test qui circule aujourd’hui partout. En gros, je n’ai pas la réponse !»
Pour son enquête, elle a échangé avec Alison Bechdel pour retrouver Liz Wallace, mais «Alison m’a dit : « Je ne sais pas si Liz Wallace est morte’ » et là je me suis dit que mon enquête était mal barrée.»
Dans la planche, intitulée en anglais The Rule, qui provient d’un strip de Gouines à Suivre, sur une idée de Liz Wallace.

On voit deux femmes qui hésitent devant un cinéma. L’une d’elles explique sa règle personnelle pour sélectionner un film : «je ne vois un film que s’il répond à trois conditions : la première c’est qu’il faut qu’il y ait au moins deux personnages féminins dedans, la deuxième c’est que ces personnages parlent ensemble, et la troisième c’est que ces personnages parlent d’autre chose que d’un homme.»
Puis cette «règle» va voyager dans les milieux étudiants, sur internet pour devenir une méthode, un test qui va circuler —sans que le lien soit fait avec Alison Bechdel ou la planche en question— jusqu’à devenir très présent dans la culture populaire pour parler de cinéma notamment.
Iris Brey retrace l’histoire de ce test «qui a rendu visible l’absence de femmes sur nos écrans et permis de révolutionner les mentalités et pratiques dans ce médium’ et donne des pistes pour comprendre pourquoi son autrice n’a pas été associée à cette idée : «À partir du moment où une idée circule, si elle est liée au féminin, le féminin va disparaître. On appelle ça l’effet Matilda.»
Invisibiliser les femmes, les genres, la tyrannie du neutre
Iris Brey détaille «C’est comme si on voulait que le test vienne d’une personne neutre, or il vient d’une lesbienne, ce qui provoque une double invisibilité : celle de l’œuvre —le mot « Gouine » dedans empêchait le référencement Google pendant longtemps— et celle de l’autrice.»
Elle insiste «En rendant le nom de Bechdel « neutre » on a permis au test de circuler, mais au prix de sa complexité. On a effacé le cadre lesbien. Il a fallu 2019 pour que le mot lesbienne ne renvoie pas à des sites pornographiques, donc vous vous imaginez la difficulté en fait de trouver un ouvrage qui s’appelle Les Gouines à suivre sans regarder 20 pages de porno.»
Sur le « neutre », elle précise : «le fait que ce soit une femme et une femme féministe qui soit à l’origine de cette BD, c’est comme dans toute l’histoire des arts, cette personne-là va être mise à mal par une culture qui va toujours invisibiliser les femmes qui pensent. Et donc en faisant que le nom de Bechdel devienne neutre, gender neutral quoi, c’est une manière de faire que le test puisse circuler.»
Alison Bechdel souligne qu’elle n’a jamais revendiqué cette idée parce qu’«Attribuer l’idée à une personne au lieu de tout un mouvement de femmes, c’est une façon d’affaiblir l’idée. C’est plus facile de critiquer une héroïne seule.»
Elle complète «Virginia Woolf, dans son livre merveilleusement drôle, Un lieu à soi [A Room of One’s Own], parle de la même chose. Elle parle du fait que les hommes écrivent sur les femmes et que donc les femmes sont soumises aux actions des personnages masculins. Et d’ailleurs, beaucoup de féministes ont écrit sur cette idée, et le mettre en BD, ce mélange d’images et de mots, n’a fait que rendre cette idée accessible.»

Pour Iris Brey «Virginia Woolf dit qu’elle cherche un roman avec deux personnages féminins qui ne seraient pas des rivales, mais qui seraient des amies, cette phrase-là vient dans un contexte lesbien. Or, en fait, on a totalement effacé la pensée lesbienne de Virginia Woolf et on a gardé la pensée féministe de ce passage-là en effaçant le cadre lesbien.»
Elle revient au test :«on a effacé le cadre lesbien de Gouines à suivre, puis on a un peu effacé le fait que c’était une femme qui l’avait pensé pour garder un test qui réduit, pour moi, l’œuvre d’Alison Bechdel.»
Et nuance : «Quand on a des formules, c’est souvent super parce qu’elles circulent plus facilement et parce qu’on peut les attraper, mais malheureusement souvent c’est aux dépens de la complexité d’une pensée.»
Sur l’humour présent dans le strip qui disparaît dans la version mainstream du test, Alison Bechdel s’amuse «C’est assez ironique parce qu’on dit souvent ‘oh là là, les féministes elles n’ont pas d’humour’, mais c’est plutôt eux qui ne comprennent pas l’humour féministe.»
Impact et évolution du test
Interrogée par Laurence Le Saux sur l’impact de ce test sur l’industrie, Iris Brey répond: «En France aujourd’hui, il y a moins de 10% de votre fiction qui est réalisée par les femmes. Ça veut dire que 90% des séries françaises que vous regardez sont réalisées par des hommes. Donc il y a un énorme problème.»

En ajoutant : «les femmes sont très peu derrière la caméra et en plus elles ne sont pas toutes féministes.» Elle conclut «lle problème c’est qu’il faudrait que toutes les personnes minorisées aient accès à raconter leurs récits et c’est plus facile en littérature parce que ça coûte moins d’argent et donc il y a moins de risques qui sont pris. Le cinéma c’est une industrie et donc il faut qu’on rapporte de l’argent et il y a moins de personnes qui ont envie de parier sur nos récits.»
Alison Bechdel revient sur le côté actuel du test, en précisant qu’il «y a une nouvelle itération du test qui s’appelle The Climate Reality Check et c’est la même chose, mais pour le réchauffement climatique : est-ce que deux personnages parlent du changement climatique, du réchauffement climatique ?»
Des œuvres, des voix censurées
Au-delà du test, c’est l’ensemble de l’œuvre d’Alison Bechdel qui fait l’objet d’une invisibilisation politique. Laurence Le Saux interroge la dessinatrice sur la censure aux USA, et le fait que certains de ses livres soient bannis dans plusieurs États et si elle garde de l’espoir, l’autrice répond «L’espoir est devenu ma religion. Je choisis d’avoir de l’espoir parce que comment faire autrement ? Si je n’avais pas d’espoir, je me jetterais du haut d’un pont.»

Elle revient sur le contexte actuel : «Pendant longtemps, je pense que la majeure partie des gens était trop sonnée pour réagir. Mais depuis les meurtres qui ont eu lieu à Minneapolis en janvier, les choses changent. Il y a un mouvement décentralisé qui est en train de se mettre en place avec des actions spontanées dans tout le pays. C’est très encourageant.»
Interrogée par le public sur cette censure où 10 ou 12 états américains ont censuré ses livres, elle clarifie : «la majeure partie des livres interdits ont été écrits par des personnes LGBTQ et des personnes racisées parce qu’ils ne veulent pas que nous racontions nos histoires.»
Elle revient sur cette période difficile : «Mais ça n’a pas commencé hier. Tous ces phénomènes sont à l’œuvre depuis longtemps. La montée du fascisme par exemple, dont je parle et contre laquelle je m’élève dans mon travail depuis 40 ans.
Et c’est assez surréaliste de voir tous ces malfrats armés dans la rue assassiner des manifestants. Mais tout ce que je peux faire, c’est de continuer à travailler, à dessiner et à partager la vision d’un autre monde, et espérer que ça touche quelqu’un.»
Entre récupération mainstream, invisibilisation systémique et censure, l’œuvre d’Alison Bechdel résiste. Avec cette exposition et l’essai d’Iris Brey, ce test qui a infusé l’imaginaire collectif retrouve son contexte lesbien, son humour indissociable de l’œuvre et sa pensée féministe, reste à savoir si on lui rendra un jour toute sa complexité au sein de la pop culture.
Merci à Maude Morrison qui a assuré la traduction d’Alison Bechdel en live.
Illustration principale : Rencontre avec les autrices au Pop Women Festival à Reims Photo ©Thomas Mourier












