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par Thomas Mourier - le 23/01/2026
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par Thomas Mourier - le 23/01/2026

Dessiner l’indicible : La tête sur mes épaules de Bénédicte Muller

Avec un dispositif très graphique, la dessinatrice aborde l’inceste et les violences sexuelles dans le cadre familial. Un livre pour représenter le poids du silence et de la culpabilité qui pèse sur l’enfant abusé mais aussi la difficulté à identifier, comprendre ou en parler au sein de la famille qui voit la personne abusive sous un autre angle.

Bénédicte Muller a reçu le prix “Toute première fois” 2025 remis par le festival BD Colomiers pour son album La tête sur mes épaules, un prix qui récompense la jeune création à travers une célébration d’un premier livre. Bénédicte Muller succède à Camille Potte [découvrir notre coup de coeur sur son album lauréat : Ballades]

Dans une famille où règne un joyeux bordel, où courent les huit enfants, les adultes, mais aussi la grand-mère ; la plus grande Martha raconte ce qu’elle a vécu avec « la Grosse Tête ». Dans cette maison dont la déco et l’énergie se rapprochent de celles des Dubouchon dans Tomtom & Nana, les personnages perdent parfois la tête, surtout les adultes, et la dessinatrice joue sur les allégories et métaphores possibles de cette situation. 

Si les plus jeunes s’en amusent et voient ces têtes qui déraillent comme des jeux et des occasions de rire illustrant au pied de la lettre les métaphores et les expressions ; de son côté, Martha les voit autrement. Entre la grand-mère qui perd seulement la tête, le poids des responsabilités, du silence, les corps abîmés… l’illustratrice joue sur la taille, les perspectives et les différences visuelles pour symboliser le passage à l’âge adulte et ce glissement du regard de Martha et de « la Grosse Tête » qui se rapproche d’elle. Des mécanismes d’emprise décrits à hauteur d’enfant à travers des images et des chemins détournés, jusqu’à l’abus sexuel où la jeune fille quitte le monde de l’enfance, ne voit plus les jeux ni le décalage. 

Inversion des rôles 

© Bénédicte Muller / Atrabile

En 2019, Bénédicte Muller a publié un album jeunesse, La minuscule maman, où les rapports parents-enfants étaient inversés, car une fillette devait prendre en charge sa mère devenue minuscule face à une tristesse infinie. La jeune fille apprend à être forte pour la famille, à grandir trop vite, c’est un peu le cas de Martha ici. La dessinatrice creuse une veine bien à elle dans ces deux livres et explore les possibilités du dessin pour exprimer des sentiments ou situations complexes. 

Quand les mots ne suffisent plus, ne peuvent pas être convoqués, le corps parle et la dessinatrice joue sur ces interprétations. Le langage de « la Grosse Tête » est d’ailleurs plastique, symbolique lui aussi. En parallèle, une scène où toute la bande est devant la télé et regarde La Belle et la Bête de Jean Cocteau prend une dimension particulière avec les scènes du film qui s’impriment dans les corps détournés, donnant un éclairage particulier à ce film qui parle de sexualité et secrets. Ou encore le conte aztèque raconté par la grand-mère, les armoires qui renferment les secrets de famille… Ce ne sont que quelques exemples tant cet album est riche d’inventivité. 

Les jeux graphiques laisseront place au langage lorsque la narratrice se décidera à partager son lourd fardeau. À la moitié du livre, les révélations, les morceaux brisés viendront briser ce silence et nous emporter dans un tourbillon de sentiments. Le dessin aux traits fins, aux textures proches de l’aquarelle ou des pastels prolongent ces métaphores ou symboles et nous immergent dans cette époque de l’enfance où tout est possible. Des sourires inquiétants de « la Grosse Tête » où une ligne tremblotante devient effrayante ou des cases encapsulées dans une bombe, la dessinatrice perfectionne son art de l’allégorie visuelle déjà très présente dans ses travaux d’illustration pour de nombreux journaux. 

© Bénédicte Muller / Atrabile

Dans cet album, elle joue avec le découpage, où les pleines pages, doubles planches alternent avec un enchaînement de cases sans contours, où le blanc du papier prend parfois toute la place pour symboliser l’étouffement, l’indiscible, le poids. On est emporté par cette apnée qui dit toute la solitude de Martha et qui fait contrepoint au joyeux bordel de la maisonnée présenté au début. 

Sur plus de 200 pages Bénédicte Muller explore avec beaucoup de talent les gammes qu’offre le médium pour dire l’indicible et s’attaquer à ce sujet complexe sans tomber dans le voyeurisme. La tête sur mes épaules est un très beau livre que je vous conseille de lire et de relire surtout pour en apprécier toutes les subtilités. 

La tête sur mes épaules de Bénédicte Muller, Atrabile


Toutes les images sont © Bénédicte Muller / Atrabile

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