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par Sullivan - le 2/11/2013
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par Sullivan - le 2/11/2013

Avant-première : Lastman Tome 3, la critique

Commençons cette longue critique par un effort de mémoire collectif et retournons quelques mois en arrière, alors que l'année 2012 s'apprête à fermer ses portes. Trois des auteurs les plus en vogue du petit monde de la Bande Dessinée décident d'unir leur force et de s'installer en atelier pour relever un défi à la hauteur de leur talent : faire un véritable manga à la Française. Pas seulement imiter le style des artistes Japonais comme cela a déjà été le cas par le passé avec des auteurs tels que Reno Lemaire qui, si bons soient-ils (et ils le sont), ne s'imposent pas la rigueur de production de nos cousins nippons. Il s'agit plutôt ici de produire 200 pages par trimestre et de coller à "leur" rythme de publication, afin de permettre à l'éditeur de travailler son titre comme il le ferait avec un titre issu du catalogue Japonais. Une chimère pour beaucoup, un beau défi relevé haut la main pour d'autres.

Quelques soirées arrosées et plusieurs discussions avec le bienveillant label KSTR plus tard (vous pouvez même suivre les coulisses de cette création avec une série de vidéos à l'image de la folie des trois créateurs), Lastman est né et entraîne dans son sillage autant d'excitation que de craintes (fondées, face à l'ampleur de la tâche). Pourtant, après deux tomes aux frontières du parfait, le rêve existe toujours et la série fête le 6 novembre prochain son troisième numéro en sept mois à peine, le quatrième étant d'ores et déjà bouclé du côté des fous furieux prolifiques que sont Balak, Bastien Vivès et Michaël Sanlaville. Véritable condensé de ce qui fait déjà la petite légende d'une série appelée à devenir un must-have, ce troisième volume est un bijou à choyer et à savourer sans modération.
Le tanker est à quai, Il est l'heure de quitter le monde réel et de rejoindre pour quelques minutes Adrian et Marianne Velba, deux héros inoubliables dont les aventures pourraient être contées dans de longues années encore...

« Maman va faire un tour dans le souffle de la reine iguane.»

Afin de vous épargner une lecture plus longue qu'elle ne l'est déjà, je ferai volontairement l'impasse sur le résumé des deux volumes précédents.
Et tant mieux, puisque c'est ce que semblent vouloir les auteurs, qui assument d'entrée de jeu le cliffhanger et le nouveau statut quo apporté à la toute fin du second tome de Lastman. Dans l'énorme échiquier que sont en train de constituer ceux qui veulent développer l'univers de leur BD en animation et en jeux vidéo, aucun temps mort n'est permis et la magnifique introduction en couleurs annonce le ton : c'est maintenant que commence le voyage d'une mère déterminée et de son jeune héros de rejeton.
Il ne s'agit d'ailleurs plus de l'aventure d'un jeune garçon. Lastman est désormais l'histoire d'une mère et de tout l'amour qu'elle porte à son fils, qu'elle emmènera pourtant avec elle dans sa folle quête pour retrouver le mystérieux et charismatique Richard Aldana, devenu un mythe en l'espace de quelques pages seulement.

Et là où les auteurs développent d'avantage le personnage de Marianne, la transformant en une héroïne forte instantanément culte, son background devient de plus en plus nébuleux et son passé prend des formes de point d'interrogation à mesure qu'elle se dévoile au cours du récit.

« Je sais une chose, Adrian, c'est que le rift est une frontière...»

Mais le changement le plus important réside définitivement dans le fait que les personnages ne se contentent pas de changer de direction au sens figuré du terme, puisque c'est un nouvel univers qui s'ouvre à eux, bien loin de la Vallée des rois, seul lieu familier des lecteurs jusqu'à aujourd'hui. Place désormais à une autre facette d'un monde qui semble sans fin, où règnent aussi bien les vilains les plus crapuleux et les juges pourris que les références aux cultes Mad Max, Hokuto No Ken et autres monstres de l'entertainment des 80's. ​Comme pour mieux souligner que l'action est désormais bien située loin de l'univers féérique des deux premiers volumes symbolisé par la tendre et convoitée vallée des rois, le dessin est devenu plus rugueux, les coups de crayons se font plus nombreux et les détails explosent parfois, à l'image d'un nouveau terrain de jeu plus âpre et définitivement plus dangereux pour nos deux héros. 


Cette image ne provient pas de Lastman Tome 3, c'est vrai. Mais c'est pas grave, non ?

Respectant les codes du manga de Tetsuo Hara, les auteurs vont faire du premier tiers de ce nouveau tome un voyage à travers les contrées désertiques qui séparent les métropoles dingues d'un monde qui ressemble déjà beaucoup plus à celui dans lequel nous vivons au quotidien, avec ses us et coutumes pervers et ses gueules mémorables. C'est d'ailleurs à travers ce déchaînement d'intervenants loufoques (le méchant en fauteuil, l'armée d'avocats...) que le trio d'artistes va faire jouer l'une de ses cartes maîtresses : la maîtrise de l'humour et de dialogues ciselés, toujours appuyés par un langage aussi familier que sincère, décomplexé et actuel. 

Mais cette assise sémantique ne brille que parce qu'elle est accompagnée d'un dessin fabuleux, qui fait relativiser sur les rythmes de publication "classiques" de l'art séquentiel européen. L'animation, passion commune des trois auteurs, y est rappelée constamment, grâce notamment à une faculté à faire vivre les pages et leurs découpages un peu fous de la manière la plus dynamique qui soit, chaque mouvement étant séquentiellement représenté. S'il s'agit là de la base de la Bande Dessinée, il est toutefois impératif de pointer du doigt le niveau colossal atteint par un trio qui semble au dessus de la mêlée, avec toute son humilité et sa modestie

« Messieurs Gentlemen !!! Vous voulez passer du bon temps ?»

Véritable hommage au shonen dans ce que ce style a de plus classique et de plus efficace, la série jouit en plus d'un second niveau de lecture réservé aux plus âgés, où les allusions au sexe sont légion, en témoigne ce groupe de filles de joies tout droit sorties de Sin City, où les proies préférées de Nicolas Bedos et Frédéric Beigbeder prennent la forme de femmes fortes, parfois presque menaçantes. Ce sera aussi l'occasion pour les auteurs d'offrir une courte mais belle parabole sur la vision que peut avoir un enfant innocent du sexe opposé, à l'image de cette scène de dialogue fabuleuse entre Adrian (qui vit ses premiers émois) et Flore, travailleuse au sein de la maison close la plus badass du 9ème Art. 

Enfin, comment ne pas revenir sur l'édition impeccable produite par un éditeur qui semblerait capable de suivre ses trois poulains jusque dans les tranchées, et qui ne lésine pas sur des bonus toujours drôles et qui sentent bon le chocolat chaud et les gateaux, avec une armée de stickers et autres cadeaux géniaux (la carte du Show Girls Bar, pour ne citer que ça). La bonne nouvelle, c'est que ni KSTR ni les auteurs ne semblent vouloir s'arrêter là, et de belles surprises sont déjà prévues pour Angoulême 2014...

Sous ses airs d'enfant terrible de la production française, Lastman renferme une série riche et profonde, que l'on accueille comme LA bonne nouvelle d'un milieu auquel on reproche trop souvent de ne plus évoluer. 
Michael Sanlaville, Balak et Bastien Vivès ne sont plus trois individus qui co-signent une oeuvre commune, ils ne forment qu'une seule et même entité aux influences diverses et digérées, au service d'une histoire au souffle épique aussi rare que grandiose, où l'action laisse tour à tour place à l'amour, au cynisme et aux délires de trois auteurs géniaux.
Le lecteur ayant grandi dans les années 80 et 90 y est en lieu sûr et une série paradoxalement symbole des changements actuels de la Bande Dessinée (avec son système de publication gratuite sur Internet, l'utilisation du Turbomédia et j'en passe) devient une madeleine "nouvelle recette", entre modernité et hommage vibrant aux plus grandes oeuvres du manga et du cinéma Hollywoodien de l'époque. Si le parfait n'existe pas, en voici l'avatar le plus proche en 2013. 

• Ne manquez pas l'interview d'Yves -Balak- Bigerel, Bastien Vivès et Michaël Sanlaville réalisée lors des Utopiales 2013 !

N.B : C'est la première fois que la note parfaite est donnée depuis la création de COMICSBLOG.fr il y a trois ans et j'assume totalement ce choix, avant que ne déchaînent les enfers en commentaires ! 

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