Le Scorpion est immortel. Voilà maintenant sept ans qu'Enrico Marini a quitté la série qu'il a co-créée avec Stephen Desberg, mais ses aventures sont loin d'être terminées. Le scénariste a trouvé un accord avec son partenaire : il poursuivra les aventures principales et Marini pourra revenir de temps à autre pour un album sous forme de one-shots. Après deux histoires réalisées avec Luigi Critone, c'est au tour de Stefano Carloni de prendre le relais. Faut-il obligatoirement être italien pour dessiner Le Scorpion ? Stephen Desberg s'amuse de la question. "Je ne pense pas que ce soit prémédité ! Mais je crois qu'Enrico a influencé toute une génération de dessinateurs italiens. Dans son pays, il est considéré avec énormément de respect."
Rencontre artistique
En réalité, Carloni et Desberg se connaissent depuis quelques années déjà. Après s'être rencontrés lors d'un festival de bande dessinée en Belgique, Carloni souhaite d'abord lui soumettre un projet personnel qu'il avait commencé à écrire avec l'aide du défunt Saverio Tenuta. "Quand il a disparu, me sentant un peu perdu, je me suis dit que ce serait une bonne idée de demander à Stephen s'il voulait reprendre le projet avec moi. Nous l'avons alors proposé à Dargaud, qui nous a alors réorientés vers Le Scorpion." Le projet personnel a tout de même été signé ("ailleurs") et verra le jour ("plus tard") ; dans l'immédiat, Carloni est à la fois enthousiaste et sous pression de reprendre un titre tel que Le Scorpion.
"Je venais de faire une reprise de Barbe-Rouge donc je sais déjà ce que ça fait de reprendre une série culte. Mais Le Scorpion ? C'est différent", explique l'artiste. "C'est peut-être la série qui m'a véritablement donné envie de faire ce métier. Quand on arrive sur un tel projet, il faut respecter l'univers et la technique en couleur directe, mais Dargaud m'a demandé de livrer ma propre interprétation. Ce qui était assez naturel puisque le style d'Enrico m'a énormément influencé."

Une bande dessinée documentée
Cette approche du dessin est d'ailleurs saisissante dès les premières pages. L'invitation au voyage se fait au fil du récit : les monastères se succèdent aux palais orientaux et aux bazars chargés, avec un Stefano Carloni qui a vécu le passage en couleur directe comme "un beau défi", lui qui était habitué à faire ses couleurs en numérique après son crayonné/encrage sur papier. Et pour donner corps aux décors, le dessinateur s'aide de références historiques, tout en se permettant de "tricher légèrement pour privilégier l'évocation ou la narration".
De nombreux films ont pu servir d'inspiration "notamment pour la lumière et les contrastes", tandis que Stephen lui a fourni quantité de références, ce dernier connaissant très bien la Turquie et son histoire. L'artiste rajoute "j'ai aussi voyagé en Crête pendant la réalisation de l'album. Ce n'était pas prévu pour la documentation, mais il s'est avéré que je travaillais sur les séquences grecques à ce moment, ce qui m'a permis de ressentir les paysages et l'atmosphère avant de les dessiner." Pour lui, la phase documentaire peut prendre plus de temps que le dessin lui-même.

Mais il n'y a pas que l'artiste qui ait besoin de se documenter, puisque le scénario de Desberg, comme depuis toujours dans la série, abonde de références historiques bien réelles. Dans le tome 15, Le Scorpion part à la recherche d'un mandylion (un linge sur lequel apparaît le visage de Jésus) pour récupérer sa fille des mains de Tuggar. Le fait de situer l'intrigue dans la région de Constantinople (aujourd'hui Istanbul) n'a rien d'innocent. "Ces sujets me passionnent", explique le scénariste. "J'ai effectué plusieurs voyages à Istanbul. C'est une ville fascinante, à la rencontre de l'Europe et de l'Asie, mais aussi à la croisée de plusieurs périodes historiques. Tout cela nourrit naturellement mon imagination, puis je fais des recherches plus précises selon les besoins de mon scénario. Il y a donc à la fois une passion personnelle et de la documentation ciblée."
Histoire(s) de famille
Dans la première grande saga du Scorpion (sur ses douze premiers tomes), le héros était à la recherche de ses origines et de qui était son père. Désormais, le voici devenu papa et à la recherche de sa fille. La dimension familiale reste donc prégnante pour aller au plus proche du personnage. "Tout cela reste une quête identitaire", abonde Desberg. "Le Scorpion éprouve un sentiment de culpabilité à cause de ce qu'il s'est passé avec Méjaï et leur enfant. Il doit faire la paix avec lui-même et grandir. Je le vois aujourd'hui comme un héros plus mature et posé, mais il ne faut pas y voir une opposition avec ce qu'aurait fait Enrico. Nous avions simplement des sensibilités différentes concernant l'évolution du personnage."

Cette différence de sensibilité explique aussi peut-être un cycle quelque peu moins sulfureux, alors que la série est aussi reconnue pour ses scènes de charme. Mais si cet esprit "libertin" s'est effacé, c'est en premier lieu dû au scénario. Desberg explique : "dans les albums faits avec Luigi, le Scorpion recherche Mejaï et son enfant, l'aspect libertin passe donc naturellement au second plan. Je ne tourne pas le dos à cet aspect du personnage, mais je pense qu'il est aussi devenu plus mature." Le côté charmeur du héros sera plus présent à compter du tome 16, car Stephen Desberg a encore bien des choses à raconter en compagnie de Stefano Carloni.
Et ensuite ?
Les deux auteurs ont en effet l'envie de redonner un rythme très régulier à la série, avec un tome par an. Un rythme soutenu pour l'artiste, avec "parfois plus de dix heures par jour" passées sur la table au dessin, pour pouvoir toujours "respecter la date finale de remise" des planches. Mais l'enthousiasme est présent, et Desberg le ressent également. À quoi s'attendre pour la suite ? Une forme de retour aux sources, tout simplement. Desberg fait part des intentions : "Nous retournerons à Rome voir ce qu'il est advenu des neuf familles, et le Scorpion va devoir faire avec les conséquences de certaines de ses actions. Nous retrouverons le Hussard, Ansea Latal et plusieurs personnages emblématiques. Et vous verrez que le héros n'a rien perdu de son charme, d'ailleurs. Avoir un dessinateur italien sera évidemment un atout pour ce retour à Rome, et j'ai vu quelques storyboards de Stefano pour ce tome 16 : la filiation avec Enrico est évidente."

Après une parenthèse orientale plus calme, Le Scorpion s'apprête donc à replonger vers un cycle où l'action sera plus présente, avec un cadre plus familier qui rappellera les premières années de la série. Au vu des planches de Carloni sur ce tome 15, nul doute que le lectorat frémit déjà de plaisir... ne reste dès lors qu'à patienter.
Le Scorpion Tome 15 : le Secret du Scorpion, de Stephen Desberg et Stefano Carloni, Dargaud.
© Dargaud pour toutes les illustrations




