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L'avis de L'Etagère imaginaire

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L'Etagère imaginaire
28 janv. 2025

Cela fait seulement quatre ans que Sylvain Ferret a fait une irruption remarquée dans l’univers de la BD au travers de la mise en scène très travaillée et cinématographique de la trilogie steampunk Métamorphoses 1848. Déjà très sombre, la série débouche directement sur un premier très ambitieux projet solo, Talion, réalisé à une vitesse ahurissante de trois tomes de soixante pages en une année et demi… et malheureusement aussi décevant qu’attendu. En cause un traitement narratif bien trop suggéré qui laissait le seul montage comme guide pour des lecteurs perdus. Sans doute trop vite et trop gros. L’auteur semble avoir tenu compte des retours frustrants en travaillant sa narration sur ce nouvel album, encore plus gros, qui montre que nous avons affaire à un bourreau de travail et un sacré caractère. Lancé par un certain Tony Valente, dont la maîtrise scénaristique n’est plus à démontrer sur Radiant, il est peut-être retourné prendre conseil auprès de son mentor… Toujours est-il que le constate est un peu retourné sur Mémoires de Gris puisque c’est cette fois-ci bien la construction qui impressionne et révèle un auteur assez dépressif et taraudé par une complexité permanente, qui explique peut-être sa précipitation sur son précédent projet. Ici la simplification de l’intrigue permet de fluidifier la structure, très hachée, en une multitude de cours chapitres aux titres qui apportent une vraie qualité littéraire à l’expérience. L’élégance du livre dès la maquette et l’aération fort généreuse montrent l’implication de l’éditeur (qui semblait quelque peu absent sur Talion) et l’alternance de styles graphiques différents sur les différentes époques mais également sur des intermèdes graphiques saisissants apporte le rythme. Toujours attaché à ses « montages » extrêmement travaillés (il serait peu surprenant de le trouver un jour sur un projet cinématographique) Ferret utilise les vues subjectives, les vues aériennes et plans de coupe en n’hésitant pas à interrompre brutalement l’action. La frustration reste de mise de par le refus de la continuité qui multiplie les séquences en divers lieux et avec divers personnages et en se dispensant toujours d’explications. L’impression qui en ressort, outre une complexification du suivi, est une aventure haletante tout à fait adaptée à l’esprit du livre. Pas beaucoup de sourires ni de beauté dans l’univers de Sylvain Ferret, qui semble plus attaché à sonder ce qu’il y a de sombre en chaque âme qu’à trouver la lumière. Mais la grande réussite de l’auteur est surtout de nous prendre à contre pied en déconstruisant minutieusement chacun des archétypes des histoires de fantasy: le chevalier, le tyran, la sorcière, les pauvres gueux, etc. Il en ressort le principal suspens de l’histoire en faisant douter continuellement des intentions et de notre propre perception de chacun des personnages. Sur le plan graphique, on peut être rebuté de prime abord comme on avait pu être envoûté par l’immense boulot sur Talion. Ici on est plutôt dans le minimalisme qui colle peut-être plus à la technique du dessinateur, notamment sur des encrages assez hésitants. Peu de pages véritablement remarquables graphiquement hormis des effets de découpage, mais il faudrait plutôt incriminer une colorisation recherchée dans le terne, qui finit par lasser au bout de deux-cent pages. La cohérence ne peut être contestée, simplement il vaut mieux être prévenu de l’ambiance brumeuse et nihiliste de Mémoires de gris. Au final on ressort incontestablement impressionné par la subtilité du travail et la détermination à réaliser un album qu’on ne peut pas qualifier de mainstream. Qu’on aime ou non cet album Sylvain Ferret aura apporté sa pierre à l’édifice ô combien surchargé des principes narratifs et une chose n’est pas des moindres que de se démarquer sur des concepts pourtant vus mille fois. Avec Mémoires de gris l’auteur est sans doute sorti de sa chrysalide avec de très solides bases. Voyons ce qu’il nous prépare pour la suite…

👍