
Rares sont les séries qui ont le droit à une deuxième chance et encore plus rares sont les auteurs qui arrivent à reprendre de zéro leur création en réfléchissant à la fois sur le médium, mais aussi à la manière de mieux connecter ses héros à notre époque, à ce que l’on vit. Pol Salsedo alias Fox-Boy, jeune super-héros breton va se retrouver face à lui-même dans cet épisode qui fait le lien entre les 3 premiers volumes qui racontent les origines du personnage et établissent sa mythologie et entre son plus grand défi, comprendre qui il est et ce qu’il doit faire dans un monde où la violence et les pouvoirs ne peuvent pas tout résoudre.
Avec les personnages de Fox et Tipol, hommage à Calvin et Hobbes, on plonge dans la psyché de Pol en découvrant que les plus grands méchants n’ont pas forcément de capes et de costumes en lycra. Pol a passé l’insouciance de l’adolescence et doit se confronter au monde véritable, celui des crises socio-économiques, celui de l’intolérance, celui des crises climatiques.
Quel plaisir de découvrir les hommages au style et à la narration de Bill Watterson, de Calvo, de Frank King, de Fred… mais aussi les variations graphiques de Laurent Lefeuvre autour de son propre univers qui intègre passages plus réalistes, oniriques ou encore des carnets de croquis en insert.
Pour découvrir ce nouveau départ —et porte d’entrée parfaite pour découvrir la série, avant de lire la trilogie des origines— rencontre avec Laurent Lefeuvre qui explique ses méthodes de travail, comment il a repensé son personnage en adéquation avec son vécu personnel ; et, comment après avoir redessiné et recomposé tout le début de la saga, il compte y intégrer d’autres livres précédents. Le tout avec des illustrations et documents de travails inédits pour illustrer cette conversation.
Ce T4 était très attendu, après ces dernières années où tu as travaillé à redessiner et remettre à jour tout l’univers de Fox-Boy dans les 3 premiers volumes, tu travaillais sur le scénario en parallèle des remises à jour ?

Laurent Lefeuvre : Pas vraiment. Cette remise à jour aura accaparé toute ma concentration. En refaisant les T1,T2,T3 j’avais à cœur de corriger une sorte de premier jet. Comme quand tu as un sujet de philo passionnant, mais dont le rendu de la copie au bout de 2h te laisse frustré. Je l’admets, c’est quelque chose qui me caractérise : l’envie constante de rattraper ce que j’estime avoir été un peu raté la première fois.
Un peu comme mon personnage de Fox-Boy qui est amené à voyager dans son propre passé pour y porter un regard critique. Moi-même, à la reprise de ces deux albums 10 ans après, je me suis vu dans la même position de réparer mes propres ratés d’auteur.
Le T4 est très différent. Son pitch de départ s’est quasi improvisé pendant la campagne de financement des 2 et 3, au printemps 2020. Avec Mickaël [Géreaume, fondateur de Komics Initiative], on cherchait des idées pour la suite. Je lui ai parlé despetits personnages inspirés deCalvin et Hobbesqu’on avait aperçus dans une page, du T1, dans un rêve de Pol, avec un album de Calvin et Hobbes sur son lit. J’avais l’idée de faire un petit épisode spécial un peu fun, pour changer de tout ce côté méta, parfois compliqué de ce concept du Roayaume qui survole tous mes livres. Un truc léger, à la manière d’Arthur Adams quand il faisait un Annuel des Nouveaux Mutants à Asgard ou avec les X-Babies. À 12 ans, j’adorais ces épisodes, un peu hors continuité, qui aéraient un peu le lore Marvel.
J’insiste : À la base, ce devait juste être un délire, une récréation, un truc rapide. Mais la réalité – et mes travers – m’ont rattrapés. La rapide restauration des 2 et 3 s’est avérée devenir… un chantier conséquent de réécriture et d’ajouts en pagaille. Bref, le T2 sortira au printemps 2021, et le T3 fin 2022. Quant à Fox et Pol, rien n’a vraiment avancé. Ni dans l’idée, ni dans la forme.

Pour compliquer le tout, d’autres engagements pris avant ne peuvent plus attendre : Refuge(s) un reportage dessiné sur l’accueil des migrants en Bretagne, l’Ukraine et Calais. Aussi, une enquête illustrée sur l’affaire du Bugaled Breizh, ce chalutier qui a mystérieusement coulé en janvier 2004, un engagement pris bien en amont, pour paraître au moment des 20 ans du drame.
Entre tous ces éléments et mes activités à Komics Initiative, le temps passe et je ne sais plus trop ce à quoi est censée ressembler cette idée saugrenue de Fox et Pol.
Je réalise que le spin-off rigolo de Fox-Boy avec un petit renard et la version cartoon de mon héros garçon, ne pourra pas atterrir dans mon univers sans que j’y fixe un cadre et des règles. Après tout, ces personnages sont des amis imaginaires de mon personnage : d’abord il y a Tipol qui représente l’enfance de Fox-Boy, et il y a l’animal totem qui est le renard. La naïveté et la malice. Comme dans Vice Versa. Je ne pouvais donc pas dire qui ils étaient… sans donner de nouvelles de Pol, dont ils sont le reflet de la psyché.
Et puis en 5 ans, il s’en est forcément passé des choses, pour lui. Il est passé de 23 à 28 ans, déjà. Donc il ne peut plus habiter chez papa maman, et ainsi de suite. De là des thèmes se dégagent, comme la crise de l’engagement, notamment chez les jeunes.
Dans ce monde où la vision d’un futur se brouille, s’efface, j’ai voulu montrer comment cela s’imprime chez Fox-Boy. Fox et Pol en seront les guides. Toute l’idée de faire un album sur la dépression où le personnage qui donne son titre à la série vient de là. Fox et Pol… ce ne sera plus un spin-off… mais bien le T4 de Fox-Boy. Sa suite officielle.
Et il ne sera quasiment jamais en costume — Fox et Pol, ce n’est quasiment pas un album de super-héros — c’est surtout un état des lieux de notre époque. Que vaut l’engagement – super-héros ou pas— en 2025 ? Ça vaut pour chacune, chacun.

Quel sens donner à ce qu’on fait, en ces temps où la fin du monde nous est annoncée tous les 6 mois ? À quoi ça rime de faire ou de lire des BD de super-héros ? Est-ce que je ne serais pas plus utile autrement ?
Pol Salsedo ? Je ne pouvais pas imaginer qu’il ne se posait pas ces questions : seul, pas de vie amoureuse, pas de boulot, pas d’illusions non plus. Malgré moi, ce parallèle qui s’est dessiné entre lui et mes propres questions d’artistes transposées en quête de sens… m’a fait passer d’un album récréatif… à une sorte d’autobiographie décalée.
Côté formel, utiliser ces deux petites figures un peu cartoon de Fox et Tipol, en détournant le style du comics strip Calvin et Hobbes— s’est avéré une évidence et un contrepoids coloré : le tigre inventé par Watterson est quand même l’ami imaginaire le plus connu et le plus génial de l’histoire de la BD ! Tout le monde connaît Calvin et Hobbes (si ce n’est pas le cas, qu’attendez-vous ?), et comme j’imite un style, pas les noms ou le concept, pas besoin de demander une autorisation ou de payer de droit. Convoquer la série pour évoquer les amis imaginaires de Fox-Boy, ça me semble tout à fait logique.
Pour le fond, le thème de la déconstruction du personnage de super-héros, il y a deux grands récits, tous deux par Miller : Born Again (Daredevil) et The Dark Knight (Batman) : le premier est une vision de gauche, l’autre de droite. Une constante : « Maintenant qu’on a démonté tout le moteur, Remonte-le, plus solidement, et repars. »
Pareil pour Pol en 2025. Une fois enlevé nos costumes, notre histoire, que reste-t-il de nous ? Mon enjeu du T5 (en cours de réalisation !), c’est de reconstruire le moteur Fox-Boy, à partir des pièces laissées au sol dans le T4.
Le pas de côté est réussi, et tu donnais Born Again et The Dark Knight en référence, mais il y a aussi Spider-Man de J. Michael Straczynski où tout change quand Tante May découvre son secret ?
L.L. : Oui… sauf qu’elle aura bien mis 40 ans à comprendre (rire) ! Chez moi, dès la case où la grand-mère de Pol apparaît, c’est pour le griller en costume de Fox-Boy !

Même Mary-Jane – dont on nous dira qu’elle savait depuis toujours (mon œil !), mettra en réalité 20 ans à dire « Je sais que tu es Spider-Man ». J’ai aimé cet arc de Spider-Man que tu évoques par J. Michael Straczynski, surtout parce que Peter Parker y est prof ! Je vais assez souvent en collège ou en lycée pour réaliser des interventions. Je prends ça très au sérieux. La transmission, la valorisation, le dessin comme moyen démocratique de faire passer des messages.
Ce n’est pas pour rien si à un moment, Pol retourne dans son ancien collège. Le vieux professeur que j’y ai dessiné est celui qui, 40 ans plus tôt, ouvrait le run d’Ann Nocenti sur Daredevil avec John Romita Junior et Al Williamson. Ce professeur, de toute évidence d’origine japonaise, essaie de sensibiliser les enfants à l’horreur d’un monde sous la menace de la bombe nucléaire.
Au-delà de l’hommage, cette séquence m’aura permis de faire mon petit topo sur la liberté d’expression. Logique pour moi que Pol y aille dans les mêmes conditions que moi puisqu’il tente de devenir journaliste-dessinateur. Dans mon histoire, cet ancien prof s’appelle… monsieur Nocenti. La boucle est bouclée. Avoir une figure morale que tu admires en grandissant, prof, médecin, policier, artiste ou super-héros, m’a changé en tant que citoyen, mais aussi en tant qu’auteur où je tente de questionner un genre souvent essoufflé, où la violence est trop souvent l’unique réponse.
Ce changement, ces doutes & ces questions, on les trouve dès la posture de Pol sur la couverture.

L.L. : J’aime bien l’idée comme dans les comics mainstream type Marvel, qu’on change parfois toute l’équipe artistique d’un titre, du scénariste à la coloriste. C’est comme ça que j’ai abordé le T4. Comme si toute l’équipe avait changé. Le logo-titre, l’époque, Pol, moi, la technique, le ton. Tout a changé en cinq ans. Surtout quand on a la vingtaine, comme Pol.
Dans ce Fox & Pol, il y a une évolution forte du personnage liée à une rupture graphique où tu proposes des expérimentations, hommages graphiques et variations, d’où vient l’idée de cette césure ?
L.L. : Je pense qu’il ne faut pas que ce soit gratuit, dans le sens, que cette césure ne raconte rien, ne porte rien. Sinon, autant garder une unité. Pour moi, cette cassure doit être un indice. Un souvenir, un fantasme, un trip sous acide, un monde parallèle, une humeur, une projection dans la tête d’un personnage. C’est là où je rejoins ma promesse initiale autour du projet, quand je leur ai vendu l’idée d’un épisode… différent.

Malgré tout, je devais cuisiner avec des ingrédients imposés il y a 5 ans, mais aussi avec les contraintes de reprise d’un personnage, la prise en compte du temps passé. Il fallait que ce soit à la fois : fun, graphique et en même temps… que tout ça soit justifié par une histoire qui prend en compte l’évolution de Pol.
Le démarrage a été compliqué. Ça n’a pas toujours été simple. Jusqu’au jour où une idée s’est emboîtée solidement à une autre et ainsi de suite. Un scénar, c’est comme des Lego. On fait avec ce qu’on a sous la main, c’est parfois de bric et de broc, mais ça ne doit jamais donner la même chose. Si on ne passe pas par des moments de doute, si on ne se remet pas en cause, on peut finir par empiler les mêmes albums, créer une formule qui fonctionne.
Ça peut être très agréable d’ouvrir un bouquin ou, dans les 40 tomes, il y aura toujours un banquet de gaulois à la fin, mais personnellement j’ai trop besoin de sentir que ça bouge et que ça évolue comme une matière vivante. La vie est courte, et on n’en a qu’une.
Pol devient plus ancré dans le réel, devient un héros qui se pose des questions, et c’est un héros qui dessine aussi. Tu as mis de ton style journalistique, celui de tes propres reportages. Tu as dit que c’était une manière de lier les deux, mais est-ce que c’est une manière aussi d’introduire une nouvelle dimension graphique ?
L.L. : Ça m’a toujours paru normal que ce qui fait le dessin (outil, technique, style…) s’adapte à son sujet. Naturellement, on n’écrit pas de la même façon selon qu’on rédige un CV, une demande en mariage, une nouvelle, une petite annonce, ou une réponse sur Facebook.

Pareil pour le dessin. Dans l’exemple que tu cites, le dessin doit être celui d’un jeune homme les pieds dans l’eau pendant des crues et qui se pose des questions sur le changement climatique. Alors le dessin de la séquence ressemble, en effet, à ce que serait son propre carnet. Comme si j’empruntais sa propre technique à lui (aquarelle, pinceau-feutre,) pour faire passer ce que lui ressent. Son dessin et lui-même ne sont qu’un. Pareil pour le lecteur et Pol.
Ce côté fluide de mon dessin, vient sans doute que je suis une éponge : autodidacte, j’ai appris en faisant, en imitant les autres dessinateurs. Vive le métissage, en art comme comme dans le reste.
On le voit bien parce que tu t’es fait une spécialité de faire des commissions des dédicaces très graphiques —qu’on peut voir en ligne ou dans ton livre Atelier Workshop— où on voit toute ta palette.

L.L. : Parce que je suis un fan avant tout. J’aime dédicacer. C’est fatiguant, ça me coûte bonbon en marqueurs, mais c’est fun. Mon plaisir est que les gens repartent scotchés avec leur album. Pas de pression. C’est une simple dédicace. La pression, elle est avant, quand je réalise le livre en tant que tel. La dédicace, c’est le souvenir de la rencontre.
Un bon exercice de lâcher-prise. Apprendre à m’en foutre un peu.
Est-ce que tu as une gamme d’outils plus large que d’habitude sur cet album ?
L.L. : Pas vraiment. Je travaille toujours principalement à la tablette graphique, pour des raisons d’habitude, même si je l’utilise plus librement qu’avant. Ça n’est qu’un outil. Un outil pratique qui s’est fait à ma main, mais rien de plus.
Quelques moments ont été faits en tradi, comme cette séquence où Pol ouvre le dossier avec ses dessins d’enfant. Cette double page a été faite en une heure peut-être, pour la base, puis j’y ai incrusté d’autres dessins. C’est comme ce que j’expliquais plus haut Ce sont des moments où la technique reflète l’intériorité du personnage. Comme la musique dans un film. Une tonalité bleue soutenue qui correspond au silence. On est au milieu de la nuit, il pleut, il n’y a pas de bruit. Pol a le cœur qui bat fort.

On commence tout doucement à ressusciter Tipol et Fox —les deux amis imaginaires— par petites touches, et ça va monter d’épisode en épisode. Cet album est impressionniste dans la forme, c’est vraiment un travail de petites touches : plein de tâches, de la couleur. Mais aussi dans la construction du script par petites touches, par méandres.
C’est le youtubeur Comics Code qui a sorti ce terme de méandreux. Il a compris. C’est un récit comme une rivière qui s’étale tellement que ça devient un marécage où chacun peut suivre un chemin différent. Le tout c’est qu’à la fin, ce marécage redevienne un cours d’eau, une rivière, et que les lecteurs s’y retrouveront au T5.
Quels sont tes outils en dehors de la tablette ?

L.L. : Pour les roughs, aquarelle, Posca, feutres, je mélange tout. Je superpose, je découpe, je colle. J’y vais au feeling.
Le T4, c’est un album de chaos et le T5 celui où je rangerai les jouets. Je m’astreins à mettre 22 pages par chapitre, rien ne m’y oblige, mais c’est indissociable. Avoir une forme très cadrée permet dans l’infini des possibilités qu’il y a à l’intérieur, de s’éclater et de laisser de la place à l’instinct.
J’aimerais réussir à avancer assez sur la série Fox-Boy pour qu’il puisse y avoir des périodes très différentes les unes des autres.
Tu as ces influences comics, mais aussi franco-belge, est-ce qu’il y a des codes que tu affectionnes ou que tu évites ?
L.L. : Dès lors où ça m’inspire et que ça va avec le récit, j’y vais. Et puis il faut aussi se faire plaisir. Je suis un gamin. Les fins de chapitres, par exemple. C’est un peu artificiel, cette division en 22 pages. Un peu gratuit visuellement aussi, ces cliffhanger à la Netflix. Mais j’aime. Comme ces ouvertures au noir qui encadrent chaque début et fin de chapitre. Je les utilise comme éléments subliminaux.

À partir du moment où je le sens comme ça, j’y vais. Ça ne va pas plus loin. La BD peut devenir un art où on se regarde penser : on fait un portrait et on met une bulle au-dessus de la tête. Donc il faut faire sans tout intellectualiser. Quitte à analyser après coup. Beaucoup de choses qu’on met dans nos livres sont inconscientes. Heureusement ! Aujourd’hui, je constate que mes chemins d’auteur (reporter journaliste et auteur de comics) sont comme deux branches d’un arbre qui retournent en un seul tronc. C’est arrivé comme ça. J’ai à la fois 12 et 48 ans !
Tu as créé tout un univers partagé des éditions Roa qui intervient dans Fox-Boy, mais tu as aussi un livre-catalogue chez Mosquito qui vient d’un blog où tu as créé une mystification. C’était aussi dans Tom & William dès 2010. Est-ce que tu vas aussi rapatrier ces livres-là dans la collection Fox-Boy sous pavillon Komics Initiative?
L.L. : Oui ! Tom & William est épuisé, le Lombard m’a proposé de le rééditer. J’ai décliné. Je veux que ce préquel de l’univers Fox-Boy s’inscrive avec les autres livres. Et puis j’aimerais en faire moi-même les couleurs et rajouter des pages. Pas mal de pages. Pareil pour cet autre livre La Merveilleuse Histoire des éditions ROA, même si là ce sera plus compliqué parce qu’il faudra que je le réinsère lui aussi, mais sous une forme plus complexe !
Une des figures clefs de cet univers c’est Dotki qui a un côté allié et ennemi. Il permet à Pol de se révéler de changer, est-ce que tu vas continuer à introduire ce genre de personnages troubles ?
L.L. : Ah oui ! On n’en a pas fini avec Dotki. J’aime les personnages ambigus. Will Eisner disait : « dans la vie il n’y a pas de méchant, l’ennemi c’est la vie elle-même ». La vie qui rend des gens amers, qui leur fait faire des choix et qui fait qu’on arrive à des confrontations idéologiques ou physiques.
Dotki est un personnage que j’ai créé comme un archétype : un méchant de « backup story » à la Steve Ditko — dont le nom est l’anagramme. Avec le temps, je vois vraiment à quel point c’est presque le meilleur ami de Pol, qui ne s’en doute pas le moins du monde. Au moins autant qu’Alain Chevrel. Je n’ai encore quasiment rien dit de Dotki. Depuis le départ, 2014, il y a des petits trucs qui nous donnent des indications de ces racines infernales : il cite des passages d’Orphée et Eurydice. Il vient d’en bas, il vient du Roayaume.

Et tu disais que tu travaillais le T4 et T5 en diptyque, finalement tu les as écrits en même temps ?
L.L. : Un peu. Certaines idées arrivent au fur et à mesure de l’avancée. J’ai des thématiques puis des séquences prennent place pour les développer. Sauf que parfois, une séquence entière m’arrive, mais elle ne peut pas encore me servir au moment où j’en suis. Alors il faut mettre de côté, et on verra bien sous quelle forme et où je l’insérerai dans l’histoire globale.
Comme des zones d’un grand puzzle, qui avancent de-ci de-là. Certains trucs, je les ai en tête depuis des années. Comme une balade : la montagne à l’horizon est encore petite, mais elle nous guide. On avance vers elle. En chemin, on voit ce qu’on a sous les pieds : on voit les champs, les détours, on voit la nature exacte du sol où on marche… Penser une série à long terme pour moi, c’est ça.

C’est aussi à ça que me sert le bouquin sur les éditions Roa : le nom des dessinateurs, les dates, les numéros de parution… c’est comme ma Bible du ROAyaume —c’est mon Marvel Handbook— donc je ne peux pas faire n’importe quoi à cause de ce que j’ai écrit spontanément quand je l’ai défini, entre 2009 et 2012 — à l’époque où ce n’était qu’un blog puis un livre. En ça, on peut dire que mes scénarios s’écrivent l’un après l’autre, mais que le monde dans lequel ils se déroulent m’est de plus en plus familier.
Je dois respecter ce monde qui prend vie. Si je l’écoute bien, il me soufflera les idées pour en écrire la suite. J’en suis persuadé. Pour moi, ce T4 est mon meilleur album, en tout cas c’est celui que moi je préfère. Et le meilleur, grâce à lui, ce sera bientôt le suivant. Enfin j’espère…
Et justement quand tu as ta casquette de scénariste et que tu déplaces des épisodes : tu planifies ? Tu te fais des tableaux ou tu relis beaucoup ? Comment tu travailles pour ne rien oublier ?

L.L. : Il y a de ça. Des tableaux, des notes, des carnets, des cahiers, certains que j’oublie, et que je retrouve en me disant : « Mais nooon ! C’était BIEN, ça ! Il faut que je trouve un moyen de le retrouver… ailleurs ! » Ça n’empêche pas les erreurs de scripts, les oublis, les étourderies. Dans le 4, il y a eu une erreur dans le dossier du chapitre 1, dans les pages du dossier une date ne colle pas. On me l’a déjà signalé.
Il faudra attendre une réimpression…
L.L. : En effet ! À ce stade de la série, c’est de commencer à penser en termes de cycles. Je pense qu’on n’est pas obligé de commencer par le T1. On peut commencer par les T2 & 3 ensembles, voire commencer par le T4. C’est pourquoi chaque album s’ouvre avec un copieux résumé en image, pour se sentir accueilli, quel que soit le tome.
Après, qui commencerait à lire Batman avec les épisodes de 1939 ? D’où ce changement de logo à la suite des 3 premiers albums. Des invitations, des portes pour prendre le train en marche la série de Batman par Tom King, par Sean Murphy, par Scott Snyder… « tiens. Un nouveau ton. ça peut-être une porte d’entrée ».
Si le T6 est un nouveau cycle, tu changeras à nouveau ?
L.L. : Trop loin pour moi ! Une série de one-shots, ça pourrait être bien.
J’avais envie de parler du Carnet de route d’un chasseur de lutins. C’est un des premiers bouquins que j’ai acheté ado, avec mon argent de poche, je suis tombé sur ça dans un festival et j’ai trouvé complètement fou le côté relié avec la ficelle…
L.L. : Comme quoi… Moi je l’ai entre 16 à 18 ans ce bouquin-là. Mon tout premier ! Il y a des dessins signés de 1993, pas très pro. La sincérité sauve l’honneur ! Il y avait déjà un peu de ce qui fera les éditions ROA. Pas au sens littéral, mais l’idée d’un objet… qui prétend être quelque chose qui ne peut pas exister, puisque ça s’appelle Carnet de route d’un chasseur de lutins.
Chaque exemplaire était relié par un tressage de corde, puisqu’on le voit dessiné à l’intérieur exactement avec la couverture et la cordelette : « Vous tenez entre les mains l’objet qui vous prouve que les Lutins existent… puisque c’est le carnet de leur chasseur, tel que dessiné à l’intérieur. » Et dedans il raconte qu’un chasseur de lutin raconte toutes ses histoires de chasse, ses rencontres, des trucs un peu philosophiques, un peu poétiques —je n’écrivais pas les histoires— mais il y avait déjà ce truc. La mise en abyme.
Ça dit mon rapport à la case de BD : tout petit, je pense que je les percevais un peu comme des fenêtres vers des mondes. C’est limite si gamin je ne me penchais pas pour regarder de biais pour voir si, derrière la gouttière blanche, je n’allais pas voir des bouts de décors de que je ne voyais pas quand je regardais en face.

Ce Carnet de route d’un chasseur de lutin reste mon best-seller à ce jour…
Ah oui ?
L.L. : De quoi bien vous faire relativiser la valeur artistique d’une œuvre, selon son succès commercial, de ce qui se vend… comme la non-valeur supposée de ce qui ne se vend pas.
Mais dès le début il y avait ce truc, les BD sont des fenêtres vers des mondes qui ont leur propre cohérence magique. Le Roayaume est un monde intérieur, comme il y a le monde intérieur de Peter Pan. C’est le grand thème de Fox-Boy. La fuite vers le rêve pour y puiser la force de changer le seul vrai monde sur lequel on a prise : le nôtre. Superman aura eu beau sauver 1000 fois la planète, il ne pourra jamais rien contre Poutine ou Trump.
On a de quoi attendre la suite.
C’est comme si tu inventes Spider-Man et que tu construis Marvel brique par brique autour de ce premier personnage. Le monde se met à exister à partir du moment où tu dessines des rues, où tu les éclaires en les dessinant et tu les sors du néant. C’est un peu comme ça que Marvel s’est créé et moi, j’ai juste trouvé mon moyen de le faire artisanalement.
Ce qui rend ton univers si singulier, c’est qu’il est très riche malgré que tu sois seul aux commandes…
L.L. : Oui, il y a un cheminement qui n’est pas calculé. Il y a une expression qui dit « on fait son métier », mais il faut le compléter en disant « Et le métier nous fait ». À la longue, cette série est mon reflet.

Est-ce que tu imagines un jour proposer à d’autres artistes de réaliser des épisodes dans cette série ?
L.L. : J’adorerais ! Mais ça ne me paraît pas possible d’en financer la création, au vu de l’état actuel du marché des comics. Un jour, si j’en ai les moyens… je jouerai les Stan Lee ! Et pas forcément avec des auteurs issus comme moi de la culture comics.
Je trouve en tout cas que les super-héros sont intéressants à partir du moment où ils ont une vie propre. Batman est mille fois plus complexe que Bob Kane, heureusement qu’il y a eu Neal Adams, Denny O’Neil ou Frank Miller. Je vois la création comme ça : quelque chose qu’on capte dans l’air, et qui nous échappe, petit à petit.

On ne peut qu’être d’accord avec Laurent à la lecture de ce T4 qui est son meilleur album, en attendant le prochain qui s’annonce très ambitieux avec l’arrivée des éditions ROA sous la coupe d’un antagoniste (on en dira pas plus pour les spoils) et de tout ce que cela comporte comme implications pour ce Pol revitalisé.
Fox-Boy de Laurent Lefeuvre, Komics Initiative (4 tomes dispo)
Tous les visuels sont ©Laurent Lefeuvre
et ©Laurent Lefeuvre / Komics Initiative pour les planches














