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Édito
par Thomas Mourier - le 3/03/2026
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par Thomas Mourier - le 3/03/2026

Vandalisées, menacées, perquisitionnées : les librairies sous pression 

Librairies vandalisées, taguées ou encore privées de subventions ou même perquisitionnées : on se penche sur la vague de violence inédite qui entoure les librairies depuis quelques mois alors que ces lieux sont par essence des refuges pour la pensée, les idées et le vivre ensemble.

« Ce qui est en jeu dépasse largement un seul lieu : c’est la liberté de lire, la liberté de penser et la diversité culturelle à Paris. Fragiliser une librairie en fonction de ses idées, c’est une dérive grave, révélatrice d’une vision autoritaire de la culture. » déclare Nicolas Bonnet-Oulaldj, adjoint à la mairie de Paris (source) après la perquisition d’une librairie qui vend un livre de coloriage « à forte connotation politique », tandis qu’une librairie qui affiche des livres antisémites et complotistes n’est pas inquiétée. Dans un climat politique tendu, les librairies sont devenues un terrain d’affrontement à la fois idéologique et physique. 

Une vague de violences et d’intimidations 

Photo de la vitrine de la librairie Transit / ©Photo de la librairie Transit

« Des vitrines brisées ou taguées à l’acide à Paris, Lille, Rennes, Périgueux, Nantes, Lyon, Rosny-sous-Bois ou encore à Marseille. Des libraires injuriés ou menacés dans la capitale, à Nice, à Vincennes comme en Ardèche. Des débats ou rencontres avec des écrivains entravés ou empêchés à Bordeaux, Strasbourg ou Bruxelles… »

Voici ce qu’on peut lire dans une pétition sous forme de tribune, en octobre dernier (source), pour alerter sur le climat tendu autour des librairies françaises. Réunissant l’Association des bibliothécaires de France, la Société des Gens de Lettres, le Syndicat national de l’édition et le Conseil permanent des écrivains, le Syndicat de la Librairie Française qui publie ce texte souligne que «  Leur travail, mené en toute indépendance et dans le respect de tous, doit continuer à s’exercer librement et sans menaces. Il en va également de l’intérêt des créateurs, des éditeurs et des lecteurs. »

« Ce qui est nouveau, c’est la menace » peut-on lire dans un reportage de Nathalie Deumier qui interroge plusieurs libraires marseillais (source) dont Daniel Garnier de la librairie Transit dont la vitrine a été taguée d’une croix celtique. Idem pour Jean Pichinoty de la librairie Les Sauvages qui découvre le même tag « Je suis particulièrement inquiet de voir qu’on peut faire ça dans la rue, sous les lampadaires, à cinq mètres d’une caméra de vidéosurveillance. »

Photo de la vitrine de la librairie Le Failler / ©Photo de la librairie Le Failler

À Rennes, la librairie Le Failler a vu l’une de ses vitrines endommagées en 2025, même scénario à Nantes pour la librairie Les Vagues qui dénonce une « attaque LGBTphobe ».

À Rosny-sous-Bois, la librairie Les Jours Heureux, la serrure du magasin à été endommagée, puis les vitrines ont été couvertes de tag « Hamas violeur » juste après une rencontre avec Martin Barzilai auteur du livre Nous refusions, Dire non à l’armée israélienne.(source) À Paris, la librairie Petite Égypte a vu sa vitrine aspergée d’acide avant une rencontre avec Francesca Albanese, la rapporteuse de l’ONU sur les territoires palestiniens (source).

En réaction à ces violences sur tout le territoire, Naza Chiffert, membre de l’association Paris Librairies qui regroupe 200 librairies indépendantes en île de France, parle de « politique d’intimidation qui va parfois jusqu’à la terreur » (source

Subventions retirées et de l’intimidation juridique, une censure politique en France ? 

Fin novembre 2025 le Conseil de Paris a rejeté une subvention importante (482 000 euros pour «l’accessibilité, la transition énergétique et l’attractivité ») pour 40 librairies indépendantes, pour les punir de leurs choix politiques ou militants, avant de finalement l’adopter le 18 décembre (source) face à la levée de boucliers de tous bords. 

Photo de la vitrine de la librairie Violette and Co / ©Photo de la librairie Violette and Co

À l’origine de cette opposition, la ministre de la Culture Rachida Dati qui copréside le groupe divers droite Changer Paris, au «prétexte que l’une des 40 structures, la librairie lesbienne et féministe Violette and Co, avait mis en vitrine un livre qualifié d’“antisémite” par l’opposition. En l’occurrence, un ouvrage illustré par le Sud-Africain Nathi Ngubane, intitulé From the River to the Sea (“de la rivière à la mer”). Un slogan phare des mobilisations de solidarité avec les palestiniens, repris par le Hamas au tournant des années 1990, et décrit par certains comme un appel à la destruction de l’État d’Israël.» (source)

Mais l’affaire ne s’arrête pas là, après cette attribution de subvention compliquée, la librairie Violette and Co à été perquisitionnée le 7 janvier 2026 par la police accompagnés d’un Procureur de la République. (source)

Deux poids, deux mesures ? 

Dans un communiqué, la librairie Violette and Co écrit (source) : « Pendant quarante-cinq minutes, la librairie a fait l’objet d’une fouille méthodique : rayonnages inspectés, cartons de livres ouverts un à un, réserves et salle de pause fouillées devant les salarié·es présent·es sur place, choqué·es et impuissant·es. La scène est particulièrement frappante : des policiers en uniforme, armes à la ceinture, filmant les lieux à l’aide de caméras-piétons et contrôlant une trentaine de cartons de livres à la recherche d’un ouvrage qui ne se trouvait plus en stock.

Au rez-de-chaussée, deux policiers, dont l’un était masqué, sont restés positionnés près de l’entrée de la librairie, empêchant l’accès aux client·es.

Après une fouille infructueuse, le procureur nous informe que nous sommes convoqué·es au commissariat du 11ème arrondissement le jeudi 22 janvier pour une audition libre, dans le cadre d’une enquête préliminaire. Nous en profitons pour demander des nouvelles de la plainte que nous avons envoyée début septembre au Procureur de la République pour les dégradations et menaces subies par Violette and Co en août dernier : après une réponse très floue, nous apprendrons quelques heures plus tard au téléphone que notre plainte a été ‘perdue’»

Dans un article d’Antoine Oury pour Actualitte, on peut lire que « le statut du titre recherché par les agents de police reste flou.» (source) Le journaliste détaille le contenu du livre et ce qui lui est reproché, mais aussi l’absence d’avis de la Commission de contrôle des livres jeunesse au moment de la sortie du livre. 

Toujours à Paris, on apprend dans un article d’Alexis Da Silva pour Streetpress qu’une librairie vend des livres antisémites et complotistes sans être inquiétée par les services de l’État (source). La Librairie Logos «a racheté une partie des stocks de la librairie d’Emmanuel Ratier, un journaliste d’extrême droite obnubilé par ‘les réseaux d’influence’ notamment liés aux juifs, aujourd’hui décédé. Elle est aussi dirigée par un associé d’Alain Soral, l’idéologue plusieurs fois condamné pour « provocation à la haine raciale » et négationnisme.»

Et cette bataille culturelle ne se limite pas aux libraires, mais touche profondément le milieu éditorial. «Comment les magasins Relay se muent en vitrine de l’extrême droite» peut-on lire dans cet article d’Enzo Chesi pour Arrêt sur images (source) qui se penche sur le rachat des magasins Relay présents dans plus de 350 gares, métros et aéroports par Vincent Bolloré pour offrir aux «magazines d’extrême droite, Frontières et Furia, pas forcément les plus connus du grand public, […] des places privilégiés

« La « bataille culturelle » se traduit par une banalisation des discours d’extrême droite qui se répandent dans les médias traditionnels, les réseaux sociaux, les industries culturelles.» Peut-on lire sur le site de la Sorbonne Nouvelle qui organise un colloque « La « bataille culturelle » est-elle gagnée ? Communication, médias et culture à l’épreuve de l’extrême droitisation » en juin prochain (source)

La dessinatrice Blanche Sabbah à consacré un pertinent essai à ce sujet. La bataille Culturelle s’interroge sur le combat qui se mène dans le champ des idées à l’heure où nous sommes saturés d’infos contradictoires et de polémiques artificielles. Blanche Sabbah s’est fait connaître par l’exploration des mythes et des fictions dans de courtes bandes dessinées, ici, elle partage son expérience de militante, propose des réflexions et s’interroge sur les fictions qui portent l’espoir, la solidarité et les luttes. 

Comme le rappelle le Syndicat de la Librairie Française dans sa tribune «  Les librairies deviennent les réceptacles de tous les débordements idéologiques. Or elles doivent demeurer des refuges pour le savoir et la création.» Plus que jamais, soutenons les librairies indépendantes, les auteurices et l’écosystème du livre.


Image de couverture : Photo de Ksenia Chernaya sur Pexel

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