Un collectif d’artistes et de prestataires du monde de la bande dessinée au sens large c’est constitué sous le nom La Bande illustrée et alertent sur les menaces des intelligences artificielles génératives sur les métiers de la traduction, du lettrage et de la correction pour les mangas, manhwa, manhua, & webtoon.
La traductrice Anaïs Koechlin, membre fondatrice de La Bande illustrée, explique à Arthur Bayon dans une interview pour Le Figaro que sous couvert de lutter contre le piratage « Les maisons d’édition japonaises veulent court-circuiter tout le travail éditorial français » en utilisant des outils recourant à l’intelligence artificielle générative (IAG). Et que dans une dynamique de marché complexe et mondialisée : « Des éditeurs tentent déjà de délocaliser leur production dans des pays à bas coûts et tentent de faire du lettrage en Inde ou à Madagascar. »
Sur leur site internet, un manifeste revient sur ce qui ne pourrait être confié aux IAG « L’adaptation en français d’une œuvre étrangère ne saurait se réduire à une simple transposition lexicale et graphique.
Elle requiert une interprétation fine, une démarche créative, une conception artistique de l’espace, une connaissance subtile des règles qui régissent la langue française et la grammaire visuelle de la bande dessinée, qui échappent fondamentalement à l’automatisation.
Comment rendre, par exemple, l’ironie, les jeux de mots, la musicalité d’un texte ou encore la composition graphique d’une planche de BD ? Comment transposer les sentiments dans des langues qui façonnent autrement l’appréhension de soi et du monde ?
Ces éléments relèvent d’une pratique profondément humaine, nourrie par notre sensibilité et la connaissance fine de nos métiers. Et apparaît comme un point de départ pour sensibiliser les lecteurices mais aussi les maisons d’édition pour les accompagner dans cette démarche de sauvegarde de ces métiers invisibles, mais essentiels. »
Des auteurices revendiquent des albums conçus sans I.A.G., des albums de « Fabrication Humaine »
Lancé en 2024 l’association Fabrication Humaine, co-présidée par Pascal Chind et Marie-Christine Delpech, propose un label ouvert à tous les métiers artistiques qui propose d’identifier une œuvre dont les auteurices se sont engagées à ne pas utiliser l’intelligence artificielle générative.
Et en bande dessinée, plusieurs albums parus ou à paraître dans les prochaines semaines sont déjà labellisés Fabrication Humaine. Pour les deux titres déjà en librairie : Bunkerville de Vincenzo Balzano, Pascal Chind & Benjamin Legrand mais aussi Le cauchemar du Loch Leathan, 3e volet de la série Dans la Tête de Sherlock Holmes de Cyril Liéron & Benoît Dahan [notre interview des auteurs dispo ici].
Et à paraître en début 2026, Neige de sang de Jef, Rurik Sallé & Eric Corbeyran ; et La Mécanique T2 de Kevan Stevens & Jef.
Un éditeur propose un label « handmade »
Sur le site du nouvel éditeur Morgen (en pied de page) —dont le premier titre, Train de nuit dans la Voie lactée signé Adrien Demont, sort ce 14 janvier— on peut découvrir la mention de ce label avec la proposition suivante : « Le label handmade est mis à disposition sous un régime libre de droits et d’usage. Il atteste que l’œuvre sur laquelle il figure a été réalisée sans recours à des procédés d’Intelligence Artificielle ». Ce label sera imprimé sur les livres et avec cette mention sur toutes les pages du site internet et pas seulement sur les fiches œuvres, on imagine que c’est une condition pour signer chez l’éditeur.
Aux USA, Jim Lee, dessinateur qui est à la tête de DC Comics à prononcé un discours rassurant également : « DC Comics ne soutiendra aucune forme d’IA, en dessin ou en scénario. Ce ne sera pas le cas aujourd’hui, et tant que je resterai en poste. Parce que ce que nous faisons, et pourquoi nous le faisons, est enraciné dans notre humanité. C’est une magnifique et fragile connexion entre l’imagination et les émotions qui est le terreau de notre média, c’est la matière qui rend notre univers vivant. C’est notre esprit imparfait, le risque créatif, le geste du dessin de la main qu’aucun algorithme ne peut répliquer. » (source)
Du côté des albums ayant recours aux IAG, je vous renvoie à cet article « Mathis et la Forêt des possibles : l’intelligence artificielle a pris le pas sur l’intelligence collective dans le monde du livre ? » et sur l’intelligence artificielle de manière plus générale à celui-ci : « L’intelligence artificielle fait des erreurs, mais heureusement pour nous, pas les bonnes… » pour continuer de réfléchir sur ce sujet.
Image principale : bureau de mangaka reconstitué dans l’expo « Tatsuki Fujimoto, héros du chaos » à Angoulême, en 2022 / Photo ©Thomas Mourier
















