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Critiques
par Thomas Mourier - le 4/02/2026
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par Thomas Mourier - le 4/02/2026

« On peut commencer à raconter des histoires en bande dessinée, avec ce qu’on a sous la main » Interview de Renaud Farace & Olivier Philipponneau pour Forbans!

Surprise sur les tables des librairies, un très beau livre à la fabrication soignée, aux couleurs détonantes et au langage astucieux parle avec humour de pirates, de créatures magiques et d’aventure. Rencontre avec le duo qui explore au fil des livres, les possibilités graphiques & narratives du médium en gardant le cap sur le plaisir pour parler autant aux enfants qu’aux adultes.

Entre Éléonore et Éric rien ne va plus ! Les jeunes fiancés du terrible équipage de pirates qui sillonne l’Océan Pantouflard se retrouvent séparés, entre les mers, les îles mystérieuses et les tribus hostiles, mais surtout par leurs ambitions : Éléonore se lance dans une carrière d’aventurière, devenant la terreur des mers tandis qu’Éric, héritier du capitaine, cherche à se la couler douce. À l’image des forbans, boucaniers et autres pirates, avons-nous vraiment un avenir tout tracé ? 

Au fil des 10 chapitres, qui possèdent chacun une couleur différente avec son utilisation des feutres, pour « utiliser les mêmes feutres que pourrait utiliser un enfant » —couleur qui devient partie intégrante de la narration— on découvre ce livre sous contraintes où les mots-valises donnent le ton. Les auteurs façonnent leurs livres à partir de contraintes où le dessin inspire le texte et vice versa. Avec sa reliure suisse, qui permet d’ouvrir le livre bien à plat et d’en faire un véritable grimoire pour les plus jeunes, Forbans! est un livre à lire et à faire lire autour de vous.

Ces petits personnages permettent à Renaud Farace & Olivier Philipponneau de déployer toute leur inventivité : bestiaire délirant, situations loufoques, jeux de mots ludiques & détournements surprenants. Inspirés par les expérimentations de l’Oulipo et de l’OuBaPo depuis leur premier livre commun Détective Rollmops.

En préparant cette interview, j’ai découvert des premières recherches sur leurs sites qui datent de 2012 et c’était une surprise, je vous propose une rencontre avec Olivier Philipponneau & Renaud Farace pour remonter le fil de ces 13 ans de création.

Des pirates loufoques, des tribus inconnues, monstres géants et créatures impossibles, le bestiaire et le nombre de personnages sont imposants dans cette histoire, de même que les contraintes, comment vous l’avez conçue ? Imaginée ? 

Olivier Philipponneau : C’est vrai qu’on aime bien les contraintes. Avec Détective Rollmops, on a déjà beaucoup joué sur les contraintes oubapiennes. Et là, c’est parti de la contrainte du mot-valise qu’on avait expérimenté dans l’anthologie autour de Gustave Verbeek qui est parue dans la revue DMPP avec notamment des planches des Tiny Tads.

Renaud Farace (à gauche) & Olivier Philipponneau (à droite) / Photo ©atelier-3oeil

On avait découvert ça, et c’est vrai que j’aime bien faire plein de personnages bizarres dans mes carnets de croquis ; et vu ce qu’on avait fait dans la revue DMPP nous avait beaucoup plu, j’avais proposé à Renaud qu’on essaie de trouver un après Détective Rollmops. Une nouvelle bande dessinée autour de cette petite contrainte. 

Renaud Farace : Oui, il y avait l’envie de collaborer ensemble et la contrainte des mots-valises qu’on voulait prolonger. Et on voulait faire des pirates parce que tu avais le bateau pirate Playmobil [rires].

O. P. : C’est vrai qu’il y avait l’idée de jouer avec les pirates mais c’était surtout un prétexte pour arriver dans une île mystérieuse peuplée de créatures étranges !

R.F. : Et pour le côté feuilleton, aussi dense avec 200 et quelques pages, c’est qu’à la base on voulait faire un vrai feuilleton pour la presse bande dessinée. Finalement ça ne s’est pas fait parce qu’à chaque fois qu’on le proposait, le titre de presse en question s’éteignait avant même qu’on y accède. 

Et comme on avait quand même pas mal de matériel, on a commencé à faire un petit fanzine, pour un micro-tirage à 50 exemplaires, c’est ça Olivier ?

O. P. : Oui, et on le proposait aux festivals d’Angoulême, Gribouillis et Montreuil… et c’était l’occasion d’y rencontrer nos lecteurs, à la fois des enfants mais aussi des adultes qui ont découvert les Forbans! au fur et à mesure des parutions des épisodes.

R.F. : C’est devenu une récréation pour nous, au-delà de nos bouquins respectifs. Et puis ça a pris tellement d’ampleur, on trouvait que l’histoire était chouette, et il y avait une autre volonté : on voulait tout faire à quatre mains. On avait écrit une trame pour chaque épisode ensemble, j’écrivais les dialogues et Olivier a commencé à dessiner. 

Olivier vient de la gravure —sur Détective Rollmops ça se sent pas mal— il a ce dessin très direct, très stylisé, mais parfois très 2D. Et on s’était dit que pour un récit pirate avec des décors exotiques, des bateaux et tout, il fallait apporter un peu de profondeur pour l’aspect graphique. 

©atelier-3oeil

Du coup j’ai commencé à storyboarder les premiers épisodes, les trois premiers, je crois ?

O. P. : Oui, qui étaient très détaillés, vu qu’il y a quand même beaucoup de scènes d’action avec des plongées, des contre-plongées… C’est vrai que j’ai plutôt l’habitude, dans mes dessins, de jouer avec des plans assez plats alors que Renaud a un style beaucoup plus réaliste. C’était marrant de lier les deux.

Pour les deux premiers épisodes —même le troisième  un peu— tu as participé au dessin.

R.F. : Oui un petit peu. 

O. P. : De mon côté, j’ai participé à la trame générale de l’histoire lors de nos discussions. Puis Renaud s’est chargé de l’étape du découpage et de l’écriture des dialogues .

R.F. : Mais pour l’aspect loufoque, c’est la faute d’Olivier [rires] comme il dessine des trucs hyper bizarres.

Déjà sur Détective Rollmops on avait fait ça un peu à l’envers : on partait des dessins d’Olivier. Enfin moi je partais des dessins pour trouver des idées d’enquête en réutilisant ces personnages aux formes étranges. Par exemple, il y avait une enquête où Détective Rollmops devait retrouver le sens de l’humour d’un clown : c’est juste parce qu’Olivier avait fait une flèche sur pattes. Ça m’avait évoqué le sens de l’humour. Et il avait fait toute une série de petites flèches ou de petits symboles, liés aux directions, sur pattes : sens de l’équilibre, sens de l’humour et sens de l’orientation.  

Le bestiaire de plus de 70 personnages ©atelier-3oeil

Et pour les mots-valises on mêlait un peu les deux, soit j’avais une idée de mot-valise soit Olivier avait une envie de dessin et ensuite on trouvait le mot-valise. Il a un bestiaire comme ça, je n’y peux rien en vrai [rires] !

O. P. : Du coup, il y a eu plein de carnets de croquis remplis, sur lesquels Renaud s’est basé pour son scénario. Et c’est vrai qu’on arrive à 70 personnages, dans le livre —si on compte à la fois les mots-valises et les personnages— c’est pour ça qu’à la fin du livre on a eu envie de les lister tous. 

Les lecteurs peuvent les retrouver, mais aussi avoir la recette pour créer leurs propres mots-valises.

Il y a eu donc, ces fascicules vendus au fil du temps, et j’ai vu que vous aviez travaillé sur le premier chapitre en 2012. Donc vous y travaillez depuis tout ce temps ? 

O. P. : Il y a eu plusieurs versions du premier chapitre. Il avait été fait entièrement à la plume en noir et blanc. On l’avait présenté pour la revue Turkey Comix de The Hoochie Coochie, mais ça ne s’était pas fait. 

Entre-temps j’avais participé à plusieurs « 24 heures de la bande dessinée » où j’avais utilisé cette technique au stylo et au feutre, comme dans mes carnets. Et on y est revenus plus tard, parce qu’entre-temps on a fait un livre-jeu πramide et un nouveau Rollmops dans la collection Façade de Polystyrène

©atelier-3oeil

Toi Renaud, tu étais pas mal pris par d’autres livres, moi aussi avec mes livres jeunesse, donc c’est revenu plus tard.

R.F. : C’est pour ça que je parlais de récréation. Au début on en faisait un fanzine par an puis après 2, 3… puis ça s’est accéléré quand on a décidé de faire une intégrale. C’était cousu main et imprimé, pour la gravure, avec le matériel d’Olivier. 

O. P. : Et puis c’est vrai que de les prépublier en fanzine ça nous poussait à chaque festival d’en avoir un nouveau : parce que les lecteurs venaient les chercher. 

R.F. : Ça nous donnait un petit coup de fouet.

O. P. : L’idée de base c’était que chaque chapitre fasse 16 pages, mais finalement avec tous ces personnages, dès le 3e chapitre on passe à 24 pages ; et le dernier fait 40 pages. 

R.F. : C’est un album entier en fait ce dernier chapitre. 

O. P. : Même si on avait la trame générale dès le départ, le récit s’est étoffé au fil du temps.

R.F. : Ça, c’est le piège des récits de pirates. Sur un bateau, il y a déjà pas mal de monde, plus les personnages qui n’étaient pas dessus, plus le bestiaire… c’est le défaut des séries feuilletonnesques parfois : il y a plein d’intrigues qui sont lancées et y’a que la moitié qui sont résolues. C’est le syndrome Lost

On s’est dit « on va essayer de tout régler », de faire en sorte que chaque personnage ait son devenir à peu près fixé. 

©atelier-3oeil

O. P. : Et puis on voulait des moments de respiration aussi. Il y a des cases avec des grands décors, des petites scènes d’action muettes. 

C’est vrai que ça a beaucoup changé pour le personnage d’Éléonore qui prend beaucoup plus de place dans le récit. C’est le changement principal qu’il y a eu sur la trame de l’histoire, qui est venu petit à petit, à chaque fois qu’on se replongeait dans des chapitres qu’on avait déjà faits. On faisait évoluer aussi l’histoire globale aussi ensemble.

R.F. : Il fallait tout relire à chaque fois qu’on se remettait sur un nouvel épisode pour ne pas oublier un personnage. 

O. P. : C’est arrivé souvent, au début, parce qu’il y en a certains qui ne parlent pas, mais sont quand même dans le groupe. Il ne faut pas oublier de les positionner dans le dessin. Dans certains chapitres on va suivre certains personnages qui sont d’un côté de l’île, et de l’autre côté au chapitre suivant, il y a des groupes qui sont séparés par moments… il fallait gérer tout ça tout en ayant un récit qui reste fluide.

Chaque chapitre a une couleur —il y a un chapitre où la couleur a même une importance narrative— Olivier tu as travaillé avec des feutres ? Ou le trait a été travaillé à l’ordinateur après ?

O. P. : Finalement on a gardé les feutres que j’ai utilisés. Le choix des couleurs s’est fait au fur et à mesure des fanzines et au moment de faire la version livre on avait la possibilité de tout changer. 

On a fait des essais et finalement on a gardé la version originale. Les choix de couleurs ont été faits à partir des feutres, qui sont des feutres vraiment basiques : l’idée était d’utiliser les mêmes feutres que pourrait utiliser un enfant. 

J’ai travaillé sur du papier assez basique, très différent de ce que j’utilise quand je fais une gravure où je vais travailler sur un beau papier avec de belles encres, et cetera. Là je voulais vraiment utiliser des choses qu’on trouve partout et que j’utilise quand je fais des croquis dans mes carnets. J’aime bien faire avec tout ce qui me passe un petit peu sous la main. 

Voilà les choix de couleurs se sont faits au fur et à mesure. On était partis du orange, pour le côté un peu ancien qui rappelait les codes des anciens jeux Playmobil. Et puis le vert pour avoir le côté irlandais ; et puis on a alterné un petit peu les différentes couleurs. 

C’est vrai qu’à un moment Renaud a eu l’idée d’utiliser le côté multicolore sur un des épisodes.

R.F. : Ça c’est né uniquement du fait qu’on faisait de la bichromie, pour marquer la différence entre les fanzines et les chapitres. Et à un moment la couleur est devenue un enjeu de l’histoire, mais c’est né de cette contrainte. C’est rigolo.

Quand la couleur intègre l’histoire ©atelier-3oeil

Le livre est imprimé avec des Pantones. Qu’est-ce que ça apporte au niveau de la couleur ?

O. P. : Idéalement on aurait bien aimé faire comme dans Détective Rollmops où on a 5 Pantones. Là l’idée c’était justement d’avoir ces chapitres de 16 pages et de pouvoir changer, avec un Pantone pur à chaque fois. 

Mais vu qu’on a un peu changé, on ne pouvait plus : ça aurait fait un livre trop cher. On a pris une alternative qui était de remplacer le magenta, par un rose fluo ; et le jaune de base, par un jaune fluo. Et de gérer des mélanges qui permettent de retrouver le même côté de saturation, de vivacité des feutres. Et c’est vrai qu’on retrouve les rouges ou le bleu très électrique. 

Pour arriver à ces mélanges, on n’a pas de nuancier qui nous permet de les anticiper. Donc on a fait des tests avec l’imprimeur en amont, et j’ai été au calage sur place pour réajuster bien les choses. Et au final, c’est vrai qu’on a un rendu qui est finalement assez proche des feutres et des originaux. Ce qu’on n’aurait pas eu avec une impression classique où les oranges auraient été éteints, les turquoises aussi… ça aurait été assez fade.

Est-ce que le fait d’y travailler sur plusieurs années, en filigrane de vos autres projets, ça influe sur votre travail de manière générale ?

O. P. : A priori oui.

R.F. : Surtout qu’on a beaucoup évolué depuis 2012, et ça se nourrit l’un et l’autre. 

Notre évolution individuelle a fait que beaucoup de choses ont changé dans la version définitive de l’album. Et à l’inverse, il y a des trouvailles sur ce projet qui génèrent des envies dans nos livres respectifs ou même des techniques nouvelles. 

D’ailleurs je sais qu’Olivier fait beaucoup de petites recherches de personnages, de monstres et de décors sur tablette directement. Et là je suis en train de me dire qu’on n’a jamais fait d’album où Olivier est en 100% numérique, et comme je voulais qu’on fasse de la SF maintenant, je me dis que le numérique la SF ça irait bien ensemble. Mais c’est juste parce que je vois ce qu’Olivier poste sur les réseaux, et ce qu’il me montre quand on se voit. 

O. P. : Oui, ça part souvent de recherches. 

R.F. : Tu fais tellement de recherches que c’est une mine d’inspiration inépuisable. 

Et on peut parler aussi de la reliure suisse. Pourquoi ce choix ? Est-ce que c’est compliqué à faire parce qu’on n’en voit pas souvent ?

O. P. : C’est venu d’une envie de Renaud.

R.F. : Oui, c’est une idée très pragmatique même si c’est vrai que c’est peu commun un album de presque 300 pages pour des enfants. 

J’ai des enfants et j’ai acheté l’intégrale d’Anna & Froga à mon fils et il ne peut jamais l’ouvrir complètement : il y a plein de trucs qui se perdent dans la pliure. Je ne comprends pas pourquoi cette reliure n’est pas plus généralisée, pour pouvoir se mettre à plat confortablement et ne pas se faire engueuler parce qu’ils ont soi-disant cassé le livre. 

La reliure suisse dépliée ©atelier-3oeil

Et puis on trouvait que cette forme-là rappelait le fond, il y a un côté livre d’époque. Ce n’est pas de la magie, mais il y a un côté grimoire (et il y a un grimoire dans l’album).

O. P. : C’est une sorte d’encyclopédie qui va circuler entre les personnages. 

Et c’est un clin d’œil aux fanzines qui était fabriqués en reliure cousue à la main avec un fil noir. 

R.F. : Que mes enfants ont cousu d’ailleurs ! [rires] Maintenant, on peut traumatiser les enfants, en dédicace, au début ils flippent parce qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ce genre de livre : ils croient qu’ils ont cassé le livre comme il s’ouvre intégralement. 

On pense que c’est un livre tout public et pas forcément jeunesse d’ailleurs, mais vu qu’on peut commencer à lire assez jeune, on aime bien que les enfants aient accès aussi à un livre comme ça. En France, la BD ce sont des objets assez luxueux et on avait envie que ce soit accessible. On avait eu le même problème avec Détective Rollmops où on devait plier des pages et tout, certains éditeurs nous disaient qu’il fallait avoir un moins bon papier.

C’est dommage parce qu’Olivier grave superbement bien, choisit des super couleurs et on ne voulait pas sacrifier ça. 

O. P. : C’est vrai qu’on choisit des papiers offset qui ne sont pas des papiers couchés ou glacés. Et là, d’avoir une reliure suisse ça permettait d’avoir un papier plus épais, et quand on a un papier épais, les encres peuvent être plus chargées quand on a de gros aplats. Tout ça était lié, donc c’est vrai qu’on voulait avoir un bel objet au final.

Un objet atypique avec une forte pagination qui peut être lu par les enfants même si c’est tout public. Mais est-ce que c’est difficile à proposer, parce qu’il faut séduire les jeunes lecteurs-lectrices mais il faut convaincre les parents aussi ?

R.F. : On a l’habitude de faire des livres qui doivent être défendus par les libraires, les médiathécaires ou quels que soient les acteurs et actrices de la culture. 

Je ne sais pas si les gens vont naturellement vers ce livre ? Je le trouve très visible, je viens de le voir à la librairie Super Héros à Paris, où  il était mis en avant, c’était chouette. Après on essaie aussi de faire en sorte que nos bouquins soient repérables de loin. Détective Rollmops était méga grand. 

O. P. : Pour Forbans!, la couverture attire, il y a une certaine immédiateté avec le groupe de personnages. On le voit en festival,il y a une attirance vers la couverture qui interpelle tout de suite, enfants ou non. Et après, avec la reliure, il y a une entrée dans le livre qui se fait assez naturellement et je n’ai pas eu à expliquer aux gens le concept. 

©atelier-3oeil

Après les enfants parfois ne connaissent pas du tout le terme « forban » pour les pirates, mais ils voient tout de suite les petits monstres et tout, c’est ce côté-là qui les attire beaucoup. 

R.F. : Je me rappelle l’origine du titre Forbans!, ça vient d’une allitération : ça s’appelait Forbans du Pantouflard. Le Pantouflard, c’était l’Océan Pacifique. On a trouvé que ce titre était un peu long et disons-le incompréhensible [rires], mais j’aime bien la sonorité du coup on l’a juste réduit à Forbans!

Généralement quand c’est minimaliste, c’est plus percutant. Mais c’est vrai que c’est un terme un peu désuet. Faut parfois l’expliquer.

Et vous faites aussi des ateliers, des rencontres avec les jeunes lecteurs lectrices. Quelle importance ça a pour vous dans votre démarche artistique ?

O. P. : On construit souvent des expositions avec nos livres —là on est en train de construire celle de Forbans!— ce qui permet que le livre vive plus longtemps. Les expos sont soutenues par les médiathèques, les festivals : ça veut dire que le livre va continuer à vivre pendant 3-5 ans ; et quand il y a ces expositions, on est sollicités par les festivals et les médiathèques pour faire des ateliers et des visites d’expo.

Atelier avec les jeunes ©atelier-3oeil

Et là on va s’amuser avec les enfants, les adultes, à inventer leurs propres mots-valises, leurs propres personnages et faire leur bande dessinée avec ça. On voit tout l’aspect jeu qu’il y a à créer ces personnages et raconter une histoire avec pour montrer qu’on peut créer des  histoires assez facilement et avec des outils simples. Avec des feutres, une feuille, on peut tout de suite raconter une petite histoire. L’idée c’est de donner cette possibilité-là sans le côté trop sacralisé du dessin, avec la belle planche, avec le crayonné et tout… qu’on a en bande dessinée habituellement. On peut commencer à raconter des histoires en bande dessinée avec ce qu’on a sous la main. 

R.F. : Pareil pour le texte. Déjà avec Détective Rollmops on avait des ateliers, mais là avec Forbans!, l’idée est que les enfants se réapproprient la langue comme étant une langue vivante : elle n’est pas du tout figée et c’est un matériau ludique.

Tu parlais de la sacralisation de la planche Olivier, mais il y a la même chose pour le texte : les gens s’imaginent qu’écrire c’est quelque chose de très solennel, d’intello et les enfants peuvent avoir ce ressenti, par rapport aux rédactions.

Nous, on invente carrément des mots, on leur dit et on leur explique bien que des gens qui sont très reconnus aujourd’hui —enfin qu’ils ne connaissent peut-être pas tout de suite— sont des gens qui ont malaxé et mis les mains dans le cambouis de la langue. Et c’est important de la faire évoluer, de ne pas trop la respecter académiquement. Et ça ils aiment bien les gosses.

On les fait partir de leur prénom pour faire des mots-valises et ça marche bien. Du coup ils se projettent eux-mêmes dans un mot.

O. P. : C’est des moments d’échange qui sont riches, parce qu’en plus on a leur retour sur nos créations. C’est vraiment intéressant de voir comment ils ont interprété leur lecture. On aime bien avoir les retours de nos lecteurs.

Et ça justement dans vous avez publié dans l’univers de Détective Rollmops, πramide, en forme de jeu à manipuler. Est-ce que ça venait de ces retours des lectrices-lecteurs ou des ateliers ?

O. P. : C’est venu de l’expo justement. Ce qu’on aime bien nous quand on fait une exposition, on fait en sorte qu’il y ait des éléments à manipuler et pas seulement des planches originales au mur, avec uniquement le processus de création. 

Là, c’était un jeu géant, en bois, fait à la main par le plasticien Sylvain Moreau avec qui on travaille au Centre de création pour l’enfance. On a conçu ce jeu qui se déployait sur tout le sol de la salle d’exposition et qui était une enquête supplémentaire et inédite pour l’exposition. Et on voyait que les visiteurs accrochaient beaucoup, on nous demandait « ah est-ce qu’on pourrait pas l’avoir » et du coup l’envie d’en créer une version jeu de société est arrivée. Mais on a dû redessiner des choses parce que les cases étaient géantes sur la version d’origine. Et on a également ajouté des cases pour la version jeu de société qu’on a éditée. 

Ça aussi, c’était un sacré défi qu’on avait fait avec les éditions The Hoochie Coochie, et il a été très vite épuisé. Il n’a même pas duré un an en librairie, on compte le rééditer à 3oeil, mais il faut bien réfléchir quand le faire parce que c’est complexe à produire vu que ce sont des objets fabriqués en Asie. Là on a mis la priorité sur Forbans!, mais on l’a toujours bien en tête.

En parlant de 3oeil, est-ce que tu veux en dire deux mots parce que c’est une maison d’édition, un studio, et d’autres choses ? 

O. P. : L’origine de 3oeil, c’était un studio de graphisme que j’ai fondé avec Raphaële Enjary et Sylvain Lamy. On était tous dans le même atelier, avec Renaud aussi et Alexandre Balcaen, éditeur chez The Hoochie Coochie—qui a été l’éditeur des Forbans!

On a créé ce studio pour s’orienter principalement vers des commandes culturelles en graphisme, et travailler pour d’autres éditeurs en tant que graphiste. À côté de ça, j’avais une activité chez The Hoochie Coochie en tant qu’auteur de bande dessinée, illustrateur pour les éditions MeMo, mais aussi un peu éditeur. 

Et il y avait des moments où on faisait des livres en tant qu’auteur pour des éditeurs et d’autres moments en tant que graphistes où on gérait la fabrication. Et l’envie est venue assez naturellement de faire certains livres entièrement de bout en bout. Il y a eu une première commande qui est arrivée : un livre de naissance pour le département des Alpes-de-Haute-Provence, et on a eu l’envie d’en faire plusieurs, il y a eu des fanzines, et cetera.

C’est arrivé aussi au moment où on a eu la possibilité de se faire diffuser par Serendip, qui est un diffuseur adapté aux éditeurs indépendants, aux petites structures et ils peuvent diffuser des livres plus atypiques qu’un diffuseur classique. On eu envie de rentrer dans l’aventure avec eux, il y a eu la collection Philonimo par exemple, une collection qu’on n’aurait pas pu faire chez d’autres éditeurs jeunesse : parce qu’on présente de la philo pour les tout-petits. On aime bien relever des défis comme ça.

Est-ce que vous avez un autre projet ensemble de prévu, vu que vous travaillez sur le temps long, est-ce qu’il y a déjà quelque chose qui est initié ? On parlait de SF… 

R.F. : Ça sortira dans 13 ans, on le sait maintenant [rires]

On a deux envies, une dont on avait déjà parlé : la science-fiction. Ça fait quand même quelque temps qu’on en parle parce que Détective Rollmops ça aurait pu être un truc de science-fiction, mais finalement on est partis sur πramide.

L’autre envie, on s’est dit que ce serait sympa de faire un 48 pages cartonné, le truc classique.

O. P. : Pour aller à l’encontre des formats très différents qu’on fait habituellement, pour aller vers le format classique.

Olivier Philipponneau à la Slow Galerie / Vidéo © Slow Galerie

R.F. : Hyper classique ! On a pas mal été en contact avec Le Journal de Spirou et puis il y a le numérique —en tant que dessinateur je suis passé au tout numérique quasiment, sur iPad— je voulais voir si Olivier était tenté pour une bande dessinée intégralement au format numérique. 

O. P. : C’est vrai que je produis beaucoup de croquis numériques en ce moment. C’est un peu comme quand je produisais tous mes croquis dans mes carnets où Renaud rebondit dessus ; et là je les poste régulièrement sur Instagram,  du coup il les voit au fur et à mesure. J’en ai déjà fait plus de 500 déjà, il y a tout un mur exposé, en janvier, à la Slow Galerie à Paris. Et c’est vrai que ça va certainement rebondir sur un livre au final. 

On avait déjà noté pas mal de choses, avec différentes planètes qui seraient explorées il y avait déjà des petites indications dans Détective Rollmops —il a déjà un jet-pack dans Le Syllogomaniaque chez Polystyrène— il y a des prémices. 

Mais on est déjà sur plusieurs projets, je suis sur 2 livres pour les éditions MeMo, Renaud est sur son nouveau livre pour Casterman.

R.F. : À chaque fois qu’on se retrouve avec Olivier —il est à Reims et moi à Paris, mais mon atelier est à Gare de l’Est, autant dire que c’est le RER, hein, pour aller à Reims— c’est une vraie bouffée d’air frais par rapport à mes livres, et tout ce qu’on à gérer dans nos vies. 

Détective Rollmops est né il y a 18 ans dans Turkey Comix et ça reste ce truc de jeunes étudiants, ce sont des pauses très ludiques qui donnent finalement des livres. Il y a beaucoup de contraintes créatives, mais on les fait sans contrainte autre. C’est très sympa, j’adore ces livres pour ça aussi. 

O. P. : On se fait des sessions de travail où on est vraiment que sur ça tous les deux, dans la même pièce, à échanger. C’est vrai que ce sont des bons moments.R.F. : Même si le finish c’est toujours bourré de contraintes de temps, de fabrication et tout, mais Olivier est très très endurant [rires], mais ouais, on sort un bouquin dans 13 ans.


Le prochain rendez-vous est pris ! Et en attendant, foncez découvrir Forbans! et Détective Rollmops en librairie et offrez-le aux prochains anniv’ des enfants autour de vous.

Forbans! de Renaud Farace & Olivier Philipponneau, 3oeil


Toutes les images sont © atelier-3oeil

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