Dans la bande dessinée, il y a un énorme décalage entre le côté bricolage, ludique et communautaire de la critique BD et l’édition qui est une industrie, à cheval entre les usines de production (papier, imprimeries), le secteur culturel (maisons d’édition, journaux) et la politique (concentrations de groupes, mastodontes de la diffusion).
L’essentiel est autour des œuvres récentes, conseils, dossiers ou interviews pour soutenir les dernières sorties et informer des « meilleurs » titres pour aider à faire le tri parmi les quelque 7 132 sorties de l’année. C’est précisément pour ça que j’ai été embauché en 2016, avec un premier article en juillet, pour proposer des coups de cœur parmi les 5305 de 2016.
Concentration, surproduction et internationalisation
En 10 ans, le paysage de la bande dessinée a changé avec une concentration inédite où « cinq groupes se partagent aujourd’hui 75% du chiffre d’affaires du secteur de l’édition en France : Hachette (Fayard, Stock, Grasset, Larousse), Editis (La Découverte, Delcourt, Robert Laffont, Nathan), Média Participations (Seuil, Fleurus, Dargaud), Madrigall (Gallimard, Flammarion, Folio) et Albin Michel. » Média Participations, le plus gros groupe BD, regroupe à lui seul 55 sociétés implantées en France, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne ou au Royaume-Uni.
Des groupes qui saturent le marché et occupent les places des librairies renforcées par le contrôle des sociétés de diffuseurs distributeurs qui assurent leur visibilité, Hachette, Interforum-éditis, Média Participation-MDS. Ces sociétés contrôlent les flux : promotion auprès des libraires via les représentants et les centrales d’achats, facturation, mais aussi logistique (livraison, stockage et retours). Ce sont des acteurs centraux, méconnus des lecteurices, qui captent la plus grande partie des capitaux de l’économie du livre.
En librairie, ce sont donc une majorité de livres qui proviennent des mêmes 5 acteurs, édités et diffusés par leurs soins, mais aussi mis en valeur et vendu dans les médias, car de Vincent Bolloré (Hachette) à Daniel Kretinsky (Editis-Interforum) en passant par Vincent Montaigne (Média Participation) ces patrons d’édition possèdent aussi les canaux d’information : journaux, radios et télévisions. Tout le circuit du livre est balisé pour mettre en avant certains titres, pas d’autres, et ne laisser presque aucune place aux indés.
Enfin, ces groupes possèdent également des points de ventes, les Relay en gare ou aéroports pour Bolloré, les FNAC pour Kretinsky, des librairies de centre-ville pour Madrigall. Je vous conseille la vidéo Qui possède les LIVRES ? de Jeannot se livre pour aller plus loin sur les autres groupes et l’uniformisation de l’édition mais aussi la carte « édition française, qui possède quoi » édité par Agone pour avoir une vision complète du marché. Ou encore cet article en 3 volets de Thierry Discepolo qui détaille l’influence des idées conservatrices sur l’édition ou le site la campagne Désarmons Bolloré qui propose réflexion et actions.
Un système qui pousse à la chronique, pas à l’analyse
Si la plupart des médias nationaux ont une rubrique culture où la bande dessinée a sa place, peu de journaux emploient des journalistes spécialisés. Heureusement il y en a de très bons, mais la critique de bande dessinée se fait essentiellement en ligne, sur des médias spécialisés professionnels ou amateurs ou via les influenceur.se.s sur les réseaux. Et même sur les médias pro ou reconnus comme tels, la très grande majorité des rédacteurices travaillent bénévolement ou en échange de services de presse (SP).

Cette situation est donnée comme gagnant / gagnant, car en échange du livre, une personne rédige une chronique. Ce n’est pas de la pub, car la personne est libre de ses opinions et en cas de publication c’est une promotion peu onéreuse pour la maison d’édition. Il n’y a pas de pression, ni d’interventions de la part des maisons d’édition, alors où est le problème ?
Il y en a trois principalement : le premier étant qu’en échange d’un livre, beaucoup de rédacteurices se lancent et il y a un flot continu de chroniques qui bouchent le secteur pour les aspirants journalistes qui peinent à s’installer dans les rubriques cultures tant la concurrence est rude et la plupart des chroniques BD ne sont pas rémunérées, car il y a plus d’offres que de demandes.
Deuxièmement, le SP répond à un calendrier, c’est une opération marketing pour l’éditeur qui s’assure d’avoir plusieurs articles, vidéos, podcasts et occurrence du titre pour occuper l’espace au moment de la sortie. Peu importe que la critique soit élogieuse ou négative dans la plupart des cas, l’important c’est qu’il existe médiatiquement. Ce n’est même plus une problématique de sincérité ou de point de vue, la plupart des médias couvrent les mêmes titres au même moment. Les bénévoles, les influenceurs.ses et les journalistes sont un rouage de ce système qui mise sur une visibilité algorithmique.
Et dernier problème, ces SP ininterrompu poussent les rédacteurices à chroniquer le plus possible, laissant peu de temps ou de place pour les articles de fond, aux réflexions économiques et à la situation précaire des auteurices qui sont souvent les grand.e.s oublié.e.s.
Les conséquences du système des services de presse et la manière dont est organisée la presse autour de la bande dessinée sont l’homogénéisation des contenus, une forme de standardisation et une sorte d’agenda commun.
Essais / erreurs, des coups de cœur aux interviews-fleuves en passant par une incursion en librairie
En arrivant chez Bubble ma première demande a été de pouvoir alterner les papiers sur les nouveautés, les incontournables et de faire des dossiers thématiques. Ainsi l’année 2016 et 2017 m’ont permis de mettre en avant le fond auprès des lecteurices de Bubble avant d’attaquer les rubriques Un œil sur les sorties, les articles vie de lecteurices comme le lexique, comment acheter d’occasion ou comment construire sa bibliothèque. J’ai pu parler des NFT et leurs liens avec la BD, des représentations de la BD à l’écran, sur des paniques morales, sur la transmission de la lecture, ou les adaptations à ne pas manquer.
Plus je lisais, plus j’avais envie de mieux en parler, de structurer mes articles et de trouver la manière pour en parler comme d’un art, avec le vocabulaire et les notions adéquates. Une des choses qui m’attriste quand je lis la presse qui parle de bande dessinée est que dans la plupart des cas, l’article parle de l’histoire uniquement, un peu du dessin ou de la couleur puis un j’aime / j’aime pas.
En gardant cette envie de passeur, de faire connaître et de décortiquer l’œuvre, on pouvait aussi parler de la bande dessinée pour ses spécificités, de chercher des angles qui ne sont plus ceux de la thématique, du pitch ou d’un prix, d’un jalon dans la carrière de l’artiste. On peut se pencher sur l’objet lui-même, contenu et contenant, l’ouvrir à d’autres disciplines et pratiques et en faire des portes d’entrée et donner des clefs pour proposer aux lecteurices d’explorer telle période, telle biblio, telle école…
C’est dans cette optique que j’ai publié plusieurs livres, avec une première anthologie d’incontournables et curiosités, un guide jeunesse avec Sonia Deschamps, une exploration de la BD asiatique hors japon avec Rémi Inghilterra, la BD érotique hors du voyeurisme avec Vincent Brunner. Merci à elleux, ainsi qu’à Bunka pour les illustrations, à Céline Tran, Magali Le Huche et Marie Palot pour les préfaces.
Après cette phase, je me suis aperçu que ce qu’il manquait vraiment, c’était la parole des auteurices. Aussi j’ai multiplié les interviews puis je me suis lancé dans des interviews en live d’une heure pour que le public ait accès aux artistes (80 heures sont dispo ici), mais étrangement ces contenus étaient moins vus. Comment croire que la parole de celles & ceux qui font la bande dessinée fait moins d’audience qu’un coup de cœur ?
Le mur des algorithmes
C’est là que mes convictions se sont heurtées aux chiffres. Le rapport du CNL Les Français et la lecture en 2025 le confirme : la présence de l’auteur dans les médias traditionnels ou sur les réseaux arrive loin derrière la recommandation d’un libraire ou d’un critique (article, presse ou radio). Et c’est le premier écueil, les vues étant moins bonnes, d’autres types de contenus étaient à privilégier malgré cette conviction que ces formats où les artistes ont la parole sont les plus pertinents.
Alors j’ai multiplié les angles, à travers l’exploration des carnets de travail, un regard d’universitaire sur une série ou encore un article dont vous êtes le héros avec la complicité de l’auteur. Mettre en avant le travail et la parole des artistes me parait toujours le plus important, mais ce n’est pas ce qui attire le plus d’internautes malheureusement, il était difficile de suivre uniquement cette voie.
J’ai essayé de parler de l’intelligence artificielle, de son impact en librairie, du business des reprises, de la multiplication des expos et des animations autour de la BD ou des liens entre censure et pédocriminalité qui ont secoué le 9e art. Ou encore des sorties de pistes comme étudier une BD au microscope, parler de littérature à travers un personnage, jouer avec la forme pour rendre hommage à l’esprit d’une série ou tenter l’interview la plus longue. Ce sera aussi la couverture de la fin (et renaissance) du festival de la BD d’Angoulême qui était un feuilleton H24 pendant plusieurs semaines.
Le seul sujet qui échappe à cette logique est autour de la condition des artistes-auteurs, des difficultés économiques des auteurices. Pour valoriser les luttes, mettre en avant les menaces et les études qui doivent nous impliquer collectivement. Parler des conditions, du statut et de la rémunération des auteurices s’accompagne d’analyses sur le marché en mutation, sur les projets politiques locaux ou les implications du budget du pays. Mais également de regarder ce qui se fait dans d’autres pays, d’avoir un point de vue sur les mutations en cours, sur des problématiques sociétales, sur la face cachée des librairies. Ces articles ont relancé les vues, tout le monde est concerné, c’est un enseignement important même si on ne parlait pas des œuvres.
Une redistribution qui s’effondre dans un marché en bonne santé
Se construire un calendrier indépendant des sorties et des actus est le plus difficile, je ne suis pas arrivé à garder ce cap, car il fallait continuer de publier pour maintenir et faire grimper l’audience, seule source de monétisation d’un média. Pour faire vivre un site comme 9emeArt.fr, il faut vendre des espaces publicitaires, c’est-à-dire montrer aux annonceurs (ici des maisons d’édition) qu’il y a assez de vues, de fréquentation et de temps de lecture pour que leurs annonces soient vues par un public qualifié. Les annonceurs n’ont pas de prise sur le contenu, mais si le contenu n’offre pas un trafic suffisant, ils sont moins intéressés.
Aujourd’hui, je quitte Bubble et 9emeArt.fr dans un contexte de licenciement économique, car si le marché du livre se porte bien, il a beaucoup changé. La bande dessinée reste un moteur dans ce chiffre d’affaire de l’édition qui « est passé de 2 944,7 millions d’euros en 2023 à 2 901,6 millions d’euros » selon les derniers chiffres de 2024. En 2016, le chiffre d’affaires des éditeurs était de 2 837,9 millions d’euros pour comparaison.

Mais sa redistribution a changé, les auteurices n’ont jamais été aussi précaires, les distributeurs-diffuseurs concentrent les capitaux et les mastodontes comme Hachette et Editis contrôlent toute la chaîne comme on l’a vu plus haut, et la hausse des prix et l’inflation donne des livres beaucoup plus cher, si le chiffre d’affaires des éditeurs est toujours bon, il se vend moins de livres alors qu’il n’y en a jamais eu autant.
Côté annonceur, la donne a changé aussi avec les sponso sur Google, Facebook et les outils I.A. et les budgets sont moindres pour les médias spécialisés malgré la production. Le secteur est en train de changer, de s’adapter aussi aux usages des réseaux. Je le vois aussi dans les changements de mes missions, en plus de la rédaction en chef du média, j’ai publié des livres, donné des conférences, proposé des podcasts, édité des albums, je suis devenu un perso de BD…
Des pistes à creuser
Je pense sincèrement après dix ans qu’il y a des notions importantes à garder pour la suite : donner une voix aux auteurices, artistiquement, mais aussi dans leurs luttes. Que l’on doit construire un calendrier affranchi des sorties et ne plus considérer les livres comme périssables. Qu’on peut repenser la manière dont on parle des livres, dont on les met en avant en étant curieux et en encourageant la bibliodiversité.
Je n’ai pas réussi à tenir cette ligne comme je voulais pendant dix ans, face aux réalités économiques, aux algorithmes et aux mutations des usages mais je voulais l’écrire noir sur blanc pour que d’autres en profitent, essayent, échouent et tentent d’autres choses.Pendant 10 ans, il n’y a pas eu de routine, de semaine édito qui se ressemble, on se pose en permanence des questions et on s’en pose encore plus quand on s’en va.
Je tiens à remercier l’équipe Bubble qui m’a laissé une très grande liberté dans ces pages, tous les collègues et les ancien.ne.s venus se former pour les moments partagés, tous les professionnels avec qui j’ai pu échanger & travailler, les artistes sans qui il n’y aurait rien ici et surtout : vous qui m’avez lu depuis 10 ans ou hier, continuons de partager notre passion et de défendre ceux qui en vivent.
Image principale : photo de l’équipe Bubble vers 2022 / Photo ©Wlad Simitch







